Entretien avec Yasmina Chaïd-Saoudi, Paléontologue

Elwatan; le Samedi 31 Octobre 2015
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- Pas d’ouvriers sur votre fouille…

Non, j’ai des étudiants, plein de bonne volonté et d’intelligence, les archéologues de demain. Un potentiel énorme. Il suffit de leur faire confiance, de les former correctement et de les doter de quelques moyens, ainsi que leurs profs, et les résultats viendront. Qu’on leur donne des moyens et qu’on ne les dénigre pas. Le reste coulera de source.

- Apparemment, cela ne va pas pour le mieux...

Ecoutez, le terrain nécessite des moyens dont on ne peut se passer. Si au niveau de la logistique de base les conditions ne sont pas réunies, comment voulez-vous devenir aussi compétitif que n’importe quel autre chercheur du monde, exposer vos arguments, participer au débat qui anime la scène internationale, alors que vous passez un temps fou à chercher comment manger et où dormir ? On a bien augmenté les frais de mission pour les étudiants de 70 à 1000 DA/jour, mais les efforts consentis restent insuffisants.

Pas de voiture pour la navette quotidienne des étudiants, très peu de matériel, un hébergement aléatoire. C’est d’ailleurs la première fois que la direction de la culture nous fait une fleur en mettant à notre disposition sa résidence des artistes. Nous lui en sommes reconnaissants ainsi que l’APC de Aïn Kihal qui a toujours su nous donner un coup de main. Mais on ne résout pas pour autant toutes les questions.

- C’est de l’indigence…

Oui, mais il n’y a pas que les moyens de subsistance plus simples à régler. Il y a surtout tous ces gaps entre nous et le reste du monde. Dater un fossile par exemple est impossible sans recours à une institution étrangère et sans un assouplissement des lois régissant les laboratoires qui ne tiennent pas compte des dépenses hors territoire. On est donc coincés. Il y a certes moyen de le faire par le biais des conventions, mais là c’est une autre histoire ! Le matériel parti est rarement revenu et nos musées vivotent sur le reliquat colonial et ne sont plus alimentés en pièces nouvelles.

D’où notre démarche pour la création d’un Muséum d’histoire naturelle à l’ex-Faculté des sciences d’Alger. Récupérer les fossiles issus des dernières découvertes, leur donner du sens et éduquer nos enfants pour la préservation de la Terre et de son patrimoine géologique et paléontologique est une affaire très sérieuse. Vous savez, il ne suffit pas de faire de la recherche, il faut aussi trouver une tribune pour publier vos travaux et même si tout le monde se rabat sur les revues étrangères à «high impact factor» si possible, il n’en demeure pas moins qu’une revue nationale devrait exister. Or, là encore, les choses n’évoluent pas.

Il y a quatre ans, avec des collègues, nous avions lancé Ikosim, revue qui traite d’archéologie. Mais des Ikosim il devrait y en avoir plusieurs ! Par ailleurs, il y a beaucoup à dire sur les dysfonctionnements de la recherche. Le manque d’implication des partenaires économiques à l’université, le fait que chacun soit un électron libre, ne sachant réellement quel projet adopter. Enfin, il y a une mentalité de chercheur qui tend à disparaître, mentalité rattrapée par un environnement de moins en moins regardant sur la qualité. C’est incroyable, on en est à regretter les années 1970 !

Mais dans aucun pays au monde on ne regrette un état de savoir passé, parce que la science avance, parce qu’il y a toujours du progrès et dans un pays où l’oralité a été le seul moyen de transmission, l’archéologie et toutes les sciences de la terre ont un avenir certain pour l’écriture de l’histoire. L’archéologie y est au cœur et donc au cœur de l’identité, de l’avenir d’un pays parce que quand on ne connaît pas son passé, comment aller vers l’avenir ? Si on n’a pas la paix dans sa tête, on ne sera jamais tranquille…

- Précisément, les questions identitaires se posent avec acuité comme celles en rapport avec la période numide…

Cela se complique lorsque le politique s’immisce. Au scientifique de rester aussi rationnel que possible. Pour ce qui est de la Numidie, Syphax m’intéresse dans la mesure où c’est un enfant du pays, pétri par cette terre fertilisée par le volcanisme. Celle-là même que je retrouve dans mon site datant des premiers hominidés.

Je dirais même que Syphax en est une suite logique, un maillon de la lignée. Les superpositions de peuplement dans la région et ailleurs (préhistoire, protohistoire, antiquité) sont souvent décrites, ce qui démontre un continuum dans le peuplement. Ce n’est que plus tard que les choses changent. Ce n’est pas à négliger. L’Algérie est un pays où il y a eu énormément de choses. Il faut être patient, savoir les chercher, calmement, loin des débats politiques.

- Où en êtes-vous actuellement ?

Une personne ne peut répondre à elle seule à toutes les interrogations que pose le site. Les résultats dépendent souvent de la conjugaison des efforts des uns et des autres, de plusieurs équipes travaillant sur plusieurs années. A l'ère de la spécialisation, on ne peut se substituer à un géologue ou un pétrographe, sinon ce serait faire dans le charlatanisme. Je fais donc mon travail de paléontologue, celui de décrire les fossiles que je mets au jour, les compare avec ceux provenant d’autres sites, les détermine, les insère dans un écosystème, dans un cycle climatique, une paléogéographie. Je construis en fait un discours scientifique cohérent qui intégrerait l’ensemble des paramètres isolés.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Mohamed Kali

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