Et pourquoi ne pas vivre ?

Elwatan; le Jeudi 3 Janvier 2008
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Ce jour-là, sur la terrasse de la cafétéria jouxtant la Sorbonne, à Paris, les consommateurs donnaient l’impression de profiter d’un bain de soleil printanier.

Un Moyen-oriental, assis à mes côtés, triturait un poste-cassette qui persistait à se montrer récalcitrant à ses petits gestes. Puis, d’un coup,
il y eut un nasillement qui, au bout de
quelques secondes, se mua en une voix
angélique, au grand étonnement des gens
attablés à la terrasse.
C’était en fait la voix de Fayrouz, la grande cantatrice libanaise, qui s’élançait, joyeuse et riante, mais avec retenue. Elle racontait – et de quelle manière ! –, l’histoire d’une bergère qui allait à la rencontre de son amoureux aux abords d’un ruisseau en haute montagne. Le Moyen-oriental, pour qui le bout de soleil parisien ne pouvait remplacer celui de son pays, s’adossa bien contre le dossier de sa chaise et ferma les yeux à la manière d’un ascète. Content de ses retrouvailles avec les siens à travers la voix de la diva, il ne semblait plus faire cas de son entourage direct, ni de moi en conséquence. En ces instants, le Quartier Latin, devint, à ses yeux clos, une partie du Liban ou du grand Moyen-Orient. Personne n’eut le courage de lui demander d’observer une certaine réserve, même pas les deux garçons de l’établissement qui restèrent debout, près du comptoir, se lançant des regards interrogatifs. Au moment où la chanson sembla s’estomper, Fayrouz reprit de plus belle, au milieu d’un chœur à la cadence impeccable : «Et pourquoi ne pas vivre ?» Sa voix ne se fit pas plus plaintive, bien au contraire, car devant le fléau de la mésentente qui frappe un Liban, livré aux convoitises internes comme externes, la cantatrice avait déjà compris qu’il n’est plus question de taire mais grand temps de ramener les «égarés» sur la voie de l’entente.
Cette fois-ci, je sentis que Fayrouz chantait pour moi, pour mon pays qui n’a de cesse de repousser les nuages noirs du terrorisme. N’a-t-elle pas chanté, dans des paroles très simples, la Palestine, la Syrie dans sa grandeur de l’époque omeyyade, son «voisinage avec la lune» et autres chansons qui font encore le bonheur des petites gens à travers le monde arabe et bien au-delà ? Pourquoi, me dis-je alors, un pays comme le Liban, avec toute sa grandeur spirituelle, devient-il le champ de prédilection de tous les aventuriers de la politique ? La première tablature alphabétique de l’histoire a bien pris le départ de ce bout de montagne en direction de l’Europe et cette prouesse, à elle seule, ne mériterait-t-elle donc pas un profond respect de la part de tous ?
Fayrouz finit par marteler joliment ses paroles : «Et pourquoi ne pas vivre alors que l’ombre de la rose vit sur nos lèvres ?». Mon voisin, absent du lieu où nous nous trouvions pourtant, se redressa sur sa chaise et esquissa, de sa main droite, un signe d’interrogation comme pour lui-même. Puis, d’une voix mélodieuse, mais volontaire, il entonna la dernière phrase de la chanson : «Je vivrai, je vivrai !».

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Merzac Bagtache

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