Etat d’urgence et urgence des vrais changements

Elwatan; le Dimanche 10 Avril 2011
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La classe politique et sociale, et en particulier l’opposition, interpellées, se mobilisent malgré leurs maigres moyens, encouragées par les chutes et les départs des dictateurs tunisien, Ben Ali, et égyptien, Moubarak. Elles tentent d’accompagner un mouvement qui s’inscrit dans la durée et la marche inexorable  de l’histoire des peuples vers la liberté, la démocratie et la justice. L’Algérie, qui a consenti de grands sacrifices pour la cause des peuples à disposer d’eux-mêmes et de leur souveraineté, ne peut rester à l’écart de ce grand mouvement d’émancipation qui traverse tous les peuples opprimés par des tyrannies d’un autre âge. Des personnalités, des partis politiques des associations ont mis en place, après l’insurrection de janvier 2011, une coordination, la CNCD, pour la concertation et l’action pour le changement par des moyens pacifiques. La levée de l’état d’urgence, promulgué en 1992, revendication ancienne et sans cesse renouvelée par le FFS, la LADDH et d’autres acteurs, et remise en avant avec d’autres revendications par la CNCD qui avait appelé à une autre marche dans la capitale pour le 22 février 2011.  

Les tyrans, encore à l’abri dans leurs bunkers tout en cherchant à se persuader que l’Algérie n’est ni la Tunisie ni l’Egypte, mais paniqués, ont fini par céder. Ainsi, à l’occasion d’un Conseil des ministres alibi, les pouvoirs annoncent la levée très prochaine de «l’état d’urgence», accompagnant cette annonce par d’autres mesures censées répondre aux attentes de la jeunesse. Les Algériennes et les Algériens, qui ne sont tous pas dupes, ont peu ou pas accordé d’importance à des annonces vite comprises comme destinées avant tout à les diviser et à briser l’élan des contestataires. Les jours et les évènements qui ont suivi confortent dans leur position toutes celles et tous ceux qui demeurent sceptiques et méfiants à l’égard des actions des pouvoirs habitués à faire dans le mensonge et la  démagogie.

En  effet, les  manifestations  sur  les  voies  publiques,  dans  la  capitale  ou en dehors de celle-ci, initiées par la même CNCD, les étudiants, les travailleurs, les handicapés, les familles des disparus, les quartiers populaires, sont empêchées et réprimées. Les hordes en bleu sont toujours là en grand nombre aidées par des pégreux et autre paumés recrutés et payés par les brigands politiques du système, pour perturber la protesta, allant même jusqu’à commettre des actes lâches et odieux contre le doyen des hommes politiques de l’opposition, Ali Yahia Abdennour, et Saïd Sadi victime de tentatives d’attentats à leurs vies. Que dire aussi de ce «responsable effronté» qui n’hésite pas à puiser dans la culture politique coloniale des arguments mensongers et dangereux pour tromper la population d’Alger en déclarant : «Les manifestants sont venus d’ailleurs, ils n’ont qu’à retourner chez eux.», Ce genre de propos doit faire retourner dans leurs tombes, toutes celles et ceux  qui ont tout donné pour une Algérie unie et indivisible, comme Ben M’hidi, Abane, Ben Boulaïd, Zighout, Zabana, Krim ou Ferhat Abbas.

Ils doivent en effet se rappeler la proposition perfide des autorités coloniales de «donner l’indépendance à la Kabylie et aux Aurès » affirmant que seules ces régions se révoltaient contre la France.
La vérité s’impose d’elle-même et l’histoire remettra chacun à sa place et dans son rôle. Il est donc inutile, aujourd’hui, de se laisser entraîner sur un terrain plutôt dangereux par les auteurs de telles absurdités. Avec ou sans l’état d’urgence, les pouvoirs restent toujours sourds aux attentes des citoyens. L’ordonnance portant levée de cet état d’urgence est présentée à la chambre d’enregistrement qui fait office d’Assemblée. Elle a vite été adoptée. Le texte prévoit de renforcer le dispositif législatif pour continuer à lutter contre le terrorisme et la subversion. Au-delà du décalage important entre les revendications et ce dispositif, il convient de saluer cette première victoire de la jeunesse et de toutes celles et ceux qui ont refusé la soumission, le fait accompli et qui sont toujours décidés à retrouver leur souveraineté et prendre leur destin en main.

Les concessions obtenues ont été travesties, pour les limiter  à faire changer un texte et le remplacer par un autre tout aussi liberticide, elles ne surprennent pas et renforcent l’ardeur et la colère des manifestants. En effet, le régime a déjà annoncé la couleur dans les dispositions prises précédemment pour renforcer la sécurité dans la «zone d’Etat du Club des Pins».
Ainsi, au moment où tous les discours se focalisent sur la relance et le développement du tourisme, l’oligarchie, qui squatte des installations importantes pour ce secteur, au lieu de les libérer et de les restituer à leur destination d’origine, continue à se les approprier. Les Algérois, qui croient pouvoir accéder un jour à leur plage, continueront encore à en être privés lors des canicules et pour longtemps.

Non les Algériennes et les Algériens, qui réclamaient la fin des dispositions illégales, injustes et inutiles, ne peuvent donc se suffire d’un simple changement de texte. A travers la levée de l’état d’urgence, c’est tout l’édifice répressif, totalitaire mis en place sous couvert du terrorisme et de l’insécurité qu’il faille démanteler pour rendre effectif l’exercice de toutes les liber-
tés : liberté d’expression, de pensée, d’association, de circulation et de manifestations sur les voies publiques sans aucune autorisation si ce n’est le fait d’informer. Elle doit être aussi la fin du dispositif scélérat inique et discriminatoire pour tout un chacun dans l’exercice de ses fonctions ou quand il postule à un emploi, et de toutes les corruptions et tracasseries administratives pour l’obtention de documents tels que le passeport, le registre du commerce, le permis de construire, les actes de propriété, l’accès à toutes les activités et à toutes les fonctions sans discrimination autre que les considérations de compétence et de qualification. Les nouvelles dispositions prévues pour être ajoutées au code pénal et de procédure pénale sont inopportunes et dangereuses. Elles ouvrent les portes aux effets pervers déjà enregistrés par le passé dans les applications des lois dont les définitions sont celles dictées par les mêmes officines aux magistrats, qui ne voient dans les Algériens que leurs opposants et donc des délinquants et autres terroristes potentiels.

Ainsi, l’escamotage juridique de la levée de l’état d’urgence n’est pas sans rappeler la suppression biaisée de la cour de sûreté de l’Etat, qui a conduit à faire de toutes les cours des cours de sûreté de l’Etat. Les «justiciables» subissent les affres de ces juridictions tous les jours. Que dire aussi de tous ces civils déférés devant les tribunaux militaires quand ils ne disparaissent pas tout simplement. Non, l’Algérie n’a pas besoin de nouvelles dispositions d’exception pour continuer à bâillonner, enfermer, assassiner, faire disparaître, déposséder, bannir, opprimer et réprimer les indigènes qu’ils sont redevenus, le pays ne nécessite pas non plus d’effectifs et autres moyens supplémentaires pour combattre le «terrorisme et les subversions». Elle a, par contre, un besoin impérieux de changements profonds qui suppriment les causes de ces fléaux qui forment avec les pouvoirs des frères siamois impossibles à séparer. Quand ont à l’un on a hélas ! l’autre.

Le constat est déjà éloquent. Plus il y a de flics, de gendarmes, de douaniers, de militaires de miliciens et autres individus armés, plus on réprime, plus les assassinats, les rapts et autres agressions augmentent. Il est donc urgent de procéder à l’évaluation objective de la situation et à en tirer aussi les enseignements et regarder les autres pays qui ont eu à vivre les tragédies, comme l’Algérie. L’Espagne, l’Irlande et l’Amérique latine ont pu améliorer leur situation en la matière quand ils ont procédé à la libération de leur société, alors que les pays asservis d’Afrique et d’Asie continuent à subir les affres du phénomène.

La solution à la violence en Algérie, comme ailleurs, est dans la libération immédiate de la société pour permettre l’émergence des compétences et la mise en place des cadres de conciliation, de régulation, d’expression pacifique et de règlement juste et crédible des litiges. Mais les pouvoirs algériens, toujours hermétiques et accrochés à des privilèges usurpés, ne veulent ni entendre ni comprendre qu’ils ne peuvent plus continuer à jouer avec le présent et l’avenir du pays en persévérant dans l’échec.
Paniqués par les premiers succès enregistrés par les peuples tunisien, égyptien et même libyen, ils font dans le désordre tout et n’importe quoi. Voilà, en effet, des gouvernants qui ont plongé le pays dans la crise multidimensionnelle, qui tentent de faire croire qu’ils peuvent encore résoudre les problèmes dont ils sont la cause principale. Après avoir brisé la vie et les carrières de milliers de cadres du secteur public, ils annoncent la dépénalisation de l’acte de gestion. Il y aura certainement des dispositions à prendre, mais cela changera-t-il les réalités du terrain ?

Il y a toujours des cadres  qui se démêlent dans les nasses judiciaires pour des opérations qualifiées de préjudiciables à l’entreprise et aux deniers publics, alors que les délits sont loin d’être établis. Certains de ces responsables sont mêmes, hélas, décédés et d’autres croupissent dans les geôles. Les poursuites sont souvent adossées au code des marchés publics dont l’application aux entreprises publiques économiques est censée être abrogée par les lois de 1988 qui régissent les sociétés par actions. La chasse aux cadres, menée depuis 1996, qui s’est traduite par de nombreuses erreurs judiciaires et autres dénis de justice non réparés, a éliminé le peu de confiance qui subsistait entre l’Etat inquisiteur  et les quelques cadres qui ont survécu aux purges. Les grands scandales financiers mis au devant de la scène sont loin d’avoir donné l’image d’une justice sereine, objective et crédible.

Les agents de Khalifa continuent à payer pour les délits dont ils ne peuvent être les seuls responsables et coupables, alors que les vrais auteurs des hold-up de l’argent public et privé et leurs complices bénéficiaires continuent  à vivre et à narguer la population. Que dire aussi de toute cette corruption qui a pignon sur rue et qui est protégée ? Quels seront les gestionnaires sérieux avertis et compétents qui pourront faire confiance à un système qui les méprise, les use et souvent les humilie ? Il faut certes dépénaliser, et à travers cela revoir toutes les lois scélérates encore en vigueur. C’est là une tâche gigantesque qui exige d’abord une réelle volonté politique clairement affichée et assumée, à confier  aux  vrais spécialistes  pour  la refonte  des  textes  et à la  société,  à  travers des représentations autonomes, pour en garantir les chances de succès et de vérité. En attendant, il convient de libérer tous ceux et toutes celles qui sont victimes de procès fabriqués et faire reprendre, si nécessaire, les instructions avec des garanties pour des procès réguliers pour atténuer les méfiances bien ancrées.

Dans le domaine de l’emploi des jeunes, les systèmes de crédits déjà en place qui ont montré leurs limites et leurs effets pervers sont de nouveaux bricolés pour améliorer l’accès et les performances selon les motifs avancés. Il convient de rappeler, dans ce cadre, les propos de ce ministre des Finances qui déclarait que les crédits octroyés ont été utilisés pour l’achat de véhicules 4 x 4, alors que d’autres responsables signalaient que le taux d’impayés aux organismes de crédit était supérieur à 60 %.
Quand aux actions envisagées en direction de l’agriculture et de l’agroalimentaire, elles relèvent des mêmes redondances. Le PNDAR, mis en place en 2000, aurait mobilisé plus de 400 milliards de dinars sur la période 2000-2007. Les taux de non-remboursement, selon toujours des sources concernées, sont de l’ordre de 80%. Cette situation a abouti à la décision récente d’effacer les dettes des agriculteurs privilégiés.

En conséquence, tout ce qui est annoncé avec fracas, suite aux insurrections de janvier 2001, est porteur des mêmes tares que les précédentes opérations, et cela en l’absence d’évaluations indispensables, des études et des coachings appropriés. Beaucoup d’argent de la collectivité ira encore irriguer les circuits du gaspillage et de la corruption, comme les scandales liés à la générale des concessions annoncées à grand bruit et peut être objet de tentative d’étouffement. Toutes les médiatisations entretenues à grand frais autour de ces annonces ne peuvent qu’être vaines et apporteront une nouvelle fois les preuves que les institutions en place, souvent virtuelles, sont liberticides et inopérantes et ne peuvent donc que reproduire les mêmes effets. Elles sont bloquées  et ne peuvent sortir le pays de la tyrannie et de l’échec.

Des voix de plus en plus nombreuses, conscientes de cette impasse, s’élèvent pour exiger le changement profond et salutaire pour le pays. Des Algériennes et Algériens se sont mobilisés et continuent à le faire pour réaliser ce qui est aujourd’hui considéré comme le devoir national. Ils seront certainement encore plus nombreux, celles et ceux encore indécis ou observateurs, à se mobiliser pour la récente initiative de Abdelhamid Mehri soutenue par Aït Ahmed pour porter encore plus haut l’étendard des revendications d’une autre nouvelle Algérie.Avec Aït Ahmed, l’actuel débat politique parasité où des efforts sont nécessaires pour atténuer les aspects confus, ne peut que gagner en clarté et en crédit afin de mieux rassurer les citoyens et répondre aux attentes des uns et des autres. Le meeting du FFS, tenu à la salle Atlas qui n’a pu contenir toutes celles et ceux venus en grand nombre y assister, montre que la population est

Toujours à l’écoute du parti et ne demande qu’à s’engager dans des actions définies et à mettre en œuvre avec un rythme soutenu. Les jeunes  disent qu’ils sont «en ordre de marche ». Les pouvoirs en place voudraient-ils et pourront-ils enfin entendre et écouter les voix de la raison et des intérêts élevés de la patrie pour débrider les institutions et contribuer aux changements profonds, réels et irréversibles exigés par le peuple et par l’histoire ? L’ère des Constitutions bricolées, des chartes imposées, des gouvernants désignés, des scrutins truqués, des règnes des dynasties, des hiérarchies militaires, du népotisme et clanisme outranciers est définitivement  révolue. Il  faut donc mettre en place de nouvelles institutions qui doivent garantir toutes les libertés : de pensée, de s’exprimer, de s’associer, de circuler, d’entreprendre avec une justice indépendante des pouvoirs exécutifs eux-mêmes choisis lors de scrutions pluriels libres et réguliers.

La démocratie à venir est plurielle avec le respect et les garanties pour toutes les minorités dûment identifiées par des élections libres, transparentes, régulières et vérifiées. Les Algériennes et Algériens, déjà échaudés par le passé et qui ont payé le prix fort depuis l’indépendance pour empêcher les dictatures de se structurer, ont enregistré la fin des dictateurs mais pas celles des dictatures. Ils ont tiré les enseignements de leurs échecs et suivent avec attention, sympathie et admiration les efforts déployés par les Tunisiens et les Egyptiens pour sortir aussi de la dictature après la chute des dictateurs.

En Algérie, ils sont donc nombreux à être suffisamment aguerris pour comprendre que le combat pour la mise en place d’une démocratie, qui s’inscrit dans la durée est encore long et exige la promotion de la culture de la démocratie et la rupture avec les avatars de l’ancien système. Une phase de transition négociée, mais précise à la fois dans la durée, sa composante  humaine chargée de la conduire, les conditions d’accompagnement et les objectifs à atteindre est nécessaire. Le renouvellement des changements à partir de l’intérieur, même avec un personnel fortement remanié, ne peut être que porteur de dérives. Le saut qualitatif est indispensable et la voie à suivre est à rechercher dans toutes les  propositions pertinentes des parties au changement global et construit sur des réalités bien maitrisées.

Peut-on, en effet, aujourd’hui engager la construction d’un nouvel édifice institutionnel, en l’absence d’un diagnostic stratégique profond du pays ? Opération à mener par des compétences avérées et objectivement encadrées ?

Peut-on envisager le changement avec :
• La Constitution et le Conseil constitutionnel actuels.
• Les  lois  électorales  et   autres  dispositifs  en  vigueur  pour  l’organisation  de  consultations populaires ?
• Le code de la famille qui empêche la femme de disposer d’elle-même ?
• Le code de l’information avec la gestion et le fonctionnement des médias en place ?
• Les lois relatives aux associations à caractère politique ainsi que les partis autorisés à exercer
 cette activité ?
• Le tissu associatif agréé et en exercice ?
• Le système financier qui nourrit prédateur et courtisans ?
• La mainmise du secteur des  hydrocarbures,  objet de toutes  les convoitises de tous les excès  
 et manipulations ?
• L’utilisation et la manipulation de la religion notamment à travers les zaouïas ?
• L’état  de  la   société, longtemps   bridée, intoxiquée, mystifiée, menacée   soumise  à   toute forme de chantage et en proie aux agressions féroces au quotidien ?  
• L’administration   en  place  touts  secteurs   confondus   avec  les walis, les  chefs  de  daïra, les consulats, la police, la gendarmerie, les milices, la justice, la police politique, les secrétaires généraux des APC, etc.
Malgré ce contexte de contraintes outrancières, il faut faire cependant confiance aux citoyens qui sauront faire preuve de lucidité en vue de déjouer toutes  les manœuvre, les coups tordus et éviter les faux clivages  et  autres dérives  démago-populistes et  démago-autoritaristes.

Toutes  les tentatives  pour  retarder les échéances des changements ou de pervertir les objectifs sont vains. Les voix qui se sont levées et rejointes par d’autres pour présenter les changements, comme une «grande question nationale», seront-elles enfin entendues ? Les antécédents qui ont montré que «plus ça change, plus c’est la même chose en pire», appellent à la prudence et à la vigilance !
  Aujourd’hui, en Algérie, il y a ceux qui ont leur logement et leur emploi avant de naître parce qu’ils appartiennent au bon clan et d’autres qui meurent chômeurs et sans logement.
Cela ne peut plus être ni subi ni accepté. Les populations, qui se mobilisent de plus en plus, finiront par imposer et hâter une nouvelle ère.

Elles n’acceptent plus de voir se reproduire les injustices subies au quotidien. Les jeunes, qui rejoignent les mobilisations ou se mobilisent par eux-mêmes, savent aussi que leurs problèmes sociaux, éducatifs, culturels et identitaires sont d’abord et toujours politiques.C’est pourquoi le changement relève de l’urgence première.                                                
 

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Arezki Lakabi

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