Farouk Madani. Professeur des systèmes de production à l’université de Sétif : «La croissance de la production et la demande n’évoluent pas à la même vitesse»

Elwatan; le Lundi 20 Fevrier 2012
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-Il y a une hausse de la production agricole, mais les importations alimentaires de l’Algérie continuent pourtant à augmenter, comme l’expliquez-vous ?

Concernant l’importation des céréales et du lait, il y a plusieurs facteurs qui interviennent. Il est certain qu’il y a augmentation assez importante de ces deux catégories de produits, mais le déficit qui est enregistré ne date pas d’aujourd’hui.
Il est lié aussi bien à la nature de la demande qui est en constante augmentation en raison de la démographie et aussi à l’amélioration du niveau de vie. La vitesse de croissance de la production et de la demande n’est pas la même, ce qui fait que le déficit se creuse de plus en plus. Mais c’est une équation très complexe où il n’y a pas mal de facteurs qui font que par rapport à notre environnement et à notre climat, nous ne sommes pas dans une situation favorable à la production de céréales par exemple avec une productivité élevée, ni à la production de lait pour d’autres raisons également.

-Face à ce schéma de dépendance chronique, n’y a-t-il pas un moyen d’inverser la tendance ?

C’est un problème complexe dû au fait que le modèle alimentaire en Algérie est beaucoup plus axé sur une alimentation à base de céréales et des quantités importantes de lait.Dans ce contexte, la réponse de l’agriculture ne peut pas être efficace du fait que sur ces deux aspects, on ne peut pas être performants même si on enregistre des croissances relativement élevées et que les efforts sont relativement importants. On commence à sentir un léger mieux, mais la nature du régime alimentaire et du modèle de consommation fait qu’on risque de rester dans un déficit structurel pour des années. A mon avis, il faut réfléchir à augmenter les productions et en, parallèle, il faut travailler sur le régime alimentaire qu’on a développé depuis les années 1970.

-Qu’en est-il de la sécurité alimentaire des produits animaux ?

Si on prend la base de la consommation, en Algérie, elle est céréalière. Les produits animaux arrivent loin derrière, mais si on revient aux pratiques alimentaires et au système d’alimentation, les produits animaux ne sont pas aussi indispensables que les produits vitaux. La meilleure façon de se nourrir, sur le plan scientifique, on pense qu’il faut des légumes, des céréales et des fruits. Tout ce qui est protéine animale aide à l’équilibre, mais n’est pas de la même importance. Si on va dans ce sens, il faut qu’on revoie notre façon de penser le système alimentaire et aller vers une éducation alimentaire, car le problème avec ce mode de consommation actuel se pose également sur le plan de la santé. Par ailleurs, si nous devons produire davantage de produits animaux, se poseront d’autres questions liées aux systèmes de production agricoles, à leur orientation et aux exploitations agricoles. Tous ces aspects doivent être pris en compte.

-On parle beaucoup de sécurité alimentaire ces derniers temps, existe-t-il une réelle stratégie en la matière de la part de l’Algérie ?

C’est une notion qu’on est obligé d’intégrer. On l’a intégré avant sous différentes formes et actuellement on continue de le faire surtout depuis la crise alimentaire qu’il y a eu en 2007-2008. Elle a eu pour effet d’entraîner une prise de conscience à l’échelle des décisions politiques, mais aussi au niveau de certaines couches sociales, où on commence à comprendre l’importance de sécuriser l’alimentation. Maintenant, du point de vue des implications, de ce que nous pouvons développer comme réaction, comme outils, comme mécanisme, je pense que ça va demander du temps, parce que pour s’adapter à une situation nouvelle, il faut un temps et beaucoup de réflexions, ainsi qu’un travail de recherche, qui puisse produire des idées qui pourraient se transformer en action sur le plan réel et politique.

-Concrètement, pour réduire la dépendance alimentaire, qu’est-ce qui doit être fait en priorité ?

Je pense qu’il faut jouer sur nos atouts, au niveau de l’agriculture, c’est-à-dire miser sur les régions où on peut produire beaucoup de légumes et fruits. Pour le faire, on doit introduire de la technologie, du savoir-faire, il y a beaucoup de travail sur ce point-là et la multiplication de la production peut être très rapide. D’un autre côté, nous avons nos faiblesses, surtout dans les régions où l’eau est un facteur rare. Mais d’un autre côté, il faut qu’on travaille aussi sur la demande et sur le régime et le système alimentaire à l’échelle nationale où il faut plutôt limiter la tendance actuelle qui va vers des régimes à fort contenu céréalier qui ont un contenu en énergie trop important. A ce niveau-là, il est urgent de faire quelque chose sous peine de dériver très rapidement vers un modèle mondial, type fast-food, qui a des implications néfastes sur la santé et sur la société.  

Le concept de sécurité alimentaire doit être perçu dans toute sa complexité, au-delà de la production agricole, la sécurité alimentaire concerne aussi la préservation et la gestion des ressources, de l’environnement, de la biodiversité, des circuits de commercialisation et de stockage, et a des implications sur le système alimentaire et donc sur la santé et le bien-être de la population.     
 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Safia Berkouk

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