Faut-il financer les infrastructures par l’endettement ?

Elwatan; le Lundi 26 Octobre 2015
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Un débat citoyen entre parties prenantes s’est enclenché ces derniers jours à la lumière des informations récentes sur le financement du projet du nouveau port proche de Ténès. Il est question de le financer par un fonds d’investissement chinois.

Il sera exigé bien sûr que la réalisation et les équipements seront chinois. Mais, au-delà de ce projet, faut-il financer les grosses infrastructures de développement par l’endettement ? Nous avons eu droit à des avis divergents entre experts. La même problématique s’est posée lorsqu’il était question de payer la dette par anticipation. Beaucoup d’experts se sont prononcés contre cette option. Ils expliquèrent qu’au lieu de payer la dette, on pourrait utiliser ces ressources pour accélérer le développement et payer par la suite. Ils donnèrent l’exemple de la Corée du Sud qui s’est développée en grande partie grâce au processus d’endettement.

Les grandes entreprises (Shébols) avaient fait des progrès gigantesques en ayant recours aux dettes bancaires extérieures, à la substitution à l’importation et puis en exportant elles ont pu repayer les dettes sans problème et industrialiser le pays. Heureusement que les pouvoirs publics n’ont pas écouté cette version simpliste qui ne fait pas de distinction entre différents contextes. Le choix de repayer les dettes par anticipation a été l’une des meilleures décisions prises par les pouvoirs publics.

On connaît beaucoup de choses simples et compliquées sur les processus d’endettement. Le recours à l’endettement pour financer des projets d’infrastructures peut être analysé d’une manière très simple. La problématique de l’endettement des entreprises et des pays obéit à une problématique très maîtrisée par les sciences financières. Le prolongement de ces mécanismes aux modes de fonctionnement des pays s’avère d’une grande justesse de vue. Mais ce qui induit les experts est la non-distinction du degré d’efficacité des institutions d’un pays. Nous allons expliciter cela dans ce qui suit.

L’Analyse du Contexte est Toujours le point de Départ d’une Bonne Décision

On sait en théorie financière qu’une entreprise qui a zéro dette est une entreprise mal gérée (sauf dans les pays où le crédit bancaire est problématique). Pour plusieurs raisons ! Premièrement, elle va croître beaucoup plus lentement qu’une entreprise qui s’endette. Une firme qui a pour principe de ne pas s’endetter va avoir une croissance à peu près trois fois moindre qu’une entreprise qui s’endette. Ceci explique pourquoi la structure des bilans des entreprises internationales montre qu’en moyenne une entreprise industrielle se finance à 20 ou 30% par les fonds propres ; le reste sera constitué de diverses dettes.

Ceci s’explique par ce que l’on appelle l’effet levier. L’entreprise agit de la même manière qu’une banque auprès de ses clients. Si la banque verse 3% à ses déposants, elle peut prêter ces fonds aux entreprises à 8%. La différence (5%) sera utilisée pour payer les salaires, le reste des différentes charges et dégager un bénéfice. L’entreprise prend le crédit à 8% et l’investit dans des projets qui produisent 15% de bénéfice, par exemple.

Elle paye 8% pour la banque et garde pour elle les 7% pour payer ses charges et réaliser des bénéficies. L’entreprise se comporte avec la banque comme cette dernière le fait avec ses déposants. Il y a une leçon à tirer de ce processus. L’endettement est une excellente chose pour les bonnes entreprises.

Celles qui arrivent à rentabiliser les capitaux empruntés. Les firmes qui investissent les ressources de l’endettement à un taux supérieur au taux d’intérêt doivent s’endetter. Les mauvaises entreprises doivent s’abstenir de s’endetter.

Car si leur rentabilité est inférieure au taux d’intérêt, elles doivent quand même payer les banques et le feront à partir de leurs ressources propres. La même règle vaut pour l’Etat. Si un pays s’endette, utilise ses crédits pour s’industrialiser, exporte, améliore le rapport qualité/prix de ses produits, il sera gagnant dans le processus d’endettement. Les entreprises coréennes s’endettaient à 5 ou 6%, mais les capitaux investis dégageaient une rentabilité de plus de 10%, elles remboursaient l’intérêt et gardaient la différence (5%) pour payer les charges et se développer.

Mais si les entreprises d’un pays arrivaient à faire 2% de profit, elles paieraient la différence en puisant dans les réserves de la nation. Les entreprises coréennes arrivaient à exporter la majeure partie de leur production pour payer la dette et se développer.

Quelles Leçons Retenir ?

L’endettement est une question d’efficacité du pays ou des entreprises. Un pays compétitif dont les entreprises arrivent à conquérir des marchés extérieurs a intérêt à s’endetter pour accélérer son développement (Corée).

Un pays insuffisamment compétitif dont les entreprises exportent peu a intérêt à s’abstenir de s’endetter et à payer ses dettes par anticipation s’il en a. L’effet levier joue en sens inverse. Si l’entreprise s’endette à 5% et à une rentabilité de 2%, elle doit payer de sa poche les 3% de différence. L’entreprise perd, le Trésor perd et les réserves du pays se réduisent. Maintenant, pour les infrastructures qui ne dégagent pas directement des ressources en devises (barrages, écoles), il faut les financer par les moyens internes. Elles peuvent causer des problèmes de balance des paiements, car leurs retombées sont à long terme (20 ans ou plus). Mais un projet particulier peut justifier son financement par des ressources externes si dans son composant financement international il y a soit de l’exportation, soit de la substitution à l’importation.

Le débat était centré sur l’opportunité de financer le nouveau port par un financement extérieur. Bien sûr qu’on n’a pas tous les éléments sur les propositions des différents partenaires pour dire quel serait le meilleur rapport qualité/prix ! Cependant, l’investissement dans un nouveau port de grande taille aurait des effets importants sur la balance des paiements. Les informations que l’on a situent les paiements des surestaries entre 1 à 3 milliards de dollars/an. Si on arrivait à les réduire de moitié, ce serait plus de 10 milliards de $ sur les dix prochaines années. Cette hypothèse (vraie ou pas) montre qu’il y a un fort potentiel de «substitution».

En plus d’un service économique plus rapide aux entreprises avec ses effets bénéfiques, la balance devise du projet paraît très positive. Il serait justifié de le financer par des dettes.

On laisse de côté d’autres problématiques, comme le construire moins cher à Cap Djenet, le réaliser par des entreprises avec une plus grande expérience, etc. Nous avons fait trop d’infrastructures au détriment des qualifications humaines et les industries de la connaissance. Il faut en réduire le volume et les financer uniquement par les ressources internes. Mais ce projet-là est spécifique. Il a une balance devises qui paraît favorable.

Les projets qui réalisent beaucoup d’exportations ou font des substitutions aux importations importantes peuvent être financés par l’endettement externe. Le projet du port de Ténès en fait partie.

Categorie(s): repères éco

Auteur(s): Abdelhak Lamiri

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