Faut-il recourir au financement extérieur ?

Elwatan; le Jeudi 3 Janvier 2013
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La question est posée, parce que notre pays a besoin d’énormes investissements à effectuer rapidement dans tous les domaines pour assurer un développement économique et social effectif, mettre fin à sa dépendance totale vis-à-vis des hydrocarbures et de l’extérieur ou du moins la diminuer, et rattraper son retard par rapport à plusieurs pays émergents. Les moyens financiers internes pourraient ne pas suffire à couvrir de tels investissements et pour ne pas les différer davantage, ne serait-il pas préférable de faire appel d’une manière contrôlée et maîtrisée à des crédits extérieurs ? Cela, d’autant plus que notre pays jouit à l’heure actuelle d’une bonne situation financière et d’une stabilité politique qui lui permettent de gagner la confiance des prêteurs et d’obtenir ainsi des financements à des conditions acceptables. Cela étant, on peut voir les choses autrement et considérer que le recours au financement extérieur ne se justifie pas dans les circonstances actuelles, en s’appuyant notamment sur deux raisons principales : les effets désastreux dans les années 1990 de l’endettement extérieur d’une part, et la disponibilité de liquidités importantes d’autre part.


Pourquoi exclure le recours aux financements extérieurs ?


La première raison renvoie aux effets désastreux qu’avait provoqués l’endettement extérieur sur le plan économique et social durant les années 1990. En effet, le recours non maîtrisé à la fin des années 1980 et au début des années 1990 aux crédits extérieurs et notamment les crédits à court terme, obtenus à des conditions exorbitantes, (taux d’intérêt très élevés, majorés de commissions (Sweetners) avait rendu le service de la dette insupportable. Ce dernier était devenu si élevé qu’il absorbait presque la totalité de nos recettes en devises et asphyxiait ainsi le pays. Cette situation avait obligé les autorités à demander l’assistance du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale et à accepter leurs conditions. Ces conditions étaient conçues en principe pour assainir les finances publiques, rétablir les équilibres, relancer les activités économiques en créant en particulier les conditions pour que le secteur privé joue un rôle primordial. Les résultats ont été malheureusement complètement différents de ce qu’on escomptait.

Les mesures imposées par le FMI et la Banque mondiale avaient engendré des dévaluations du dinar qui avaient rendu le prix des devises inabordables, une déstructuration de l’économie, la disparition d’un patrimoine diversifié acquis au prix de sacrifices considérables, un taux d’inflation à deux chiffres qui avait atteint 30%, une augmentation du chômage et avaient favorisé également le développement de la spéculation, la fraude et la corruption. Par la suite, mais grâce uniquement à la hausse du prix du baril de pétrole à partir de l’an 2000, le pays a pu redresser ses finances publiques et constituer des réserves de change importantes. Ce qui avait permis de procéder, entre 2004 et 2006, au remboursement par anticipation de la dette extérieure. Remboursement qui aurait pu se faire dans de meilleures conditions, mais il avait été tout de même fait et cela avait constitué un grand soulagement pour tous. Notre pays s’était ainsi débarrassé d’un pesant fardeau. Les graves conséquences qui avaient résulté d’une mauvaise gestion de la dette extérieure ne devraient pas, cependant, conduire à exclure le recours au financement extérieur, une forme de financement utile et dont notre pays peut en avoir besoin. Ce qui importe, c’est de tirer les enseignements de notre expérience passée pour ne pas répéter les mêmes erreurs.

La seconde raison est l’excès de liquidités dont regorge notre pays. Etant donné la grande disponibilité de ressources à l’intérieur, pourquoi aller en chercher à l’extérieur ? les liquidités sont tellement importantes au niveau de toutes les banques qu’elles les dispensent de solliciter le marché monétaire et les concours de la Banque centrale. A l’heure actuelle, elles reçoivent plus de dépôts qu’elles n’accordent de crédits. Ce qui fait qu’elles ne font plus d’efforts pour attirer la clientèle et refusent souvent les nouveaux dépôts. De même, on constate une absence totale de compétition entre elles. En dehors de leur caractère commercial, les banques oublient qu’elles sont un service public et que leur raison d’être est de collecter le plus de ressources possibles d’un côté et de multiplier les actions pour assurer des emplois utiles à ces ressources d’un autre côté. Comme elles doivent veiller à fournir des services de qualité à tous les agents économiques. Or, les banques publiques, notamment celles qui sont chargées de promouvoir les activités et les services bancaires ne cherchent plus à étendre leurs réseaux.

Dans plusieurs cités de 100 000 habitants et plus, celles qui y sont implantées n’ont qu’une seule agence. Dans de nouveaux quartiers commerçants, à Alger, on remarque leur absence. Par ailleurs, elles prennent peu d’initiatives pour améliorer la qualité de leurs services, proposer de nouveaux instruments susceptibles d’attirer des dépôts stables, et développer l’utilisation du chèque bancaire et des cartes de crédits. Comme elles n’offrent que peu de possibilités d’investissement aux entreprises, etc. Leur gestion est marquée plutôt d’un conservatisme et d’une sorte d’inertie dont elles n’arrivent pas à se défaire. Comparé aux systèmes bancaires de la plupart des autres pays, le nôtre paraît rétrograde et peu efficace. Outre les liquidités bancaires qui sont donc en partie oisives, certains particuliers disposent de moyens financiers considérables. Le problème est qu’ils n’arrivent pas, comme les banques, à les utiliser d’une manière utile pour l’économie du pays. C’est pourquoi ils ont recours le plus souvent à la thésaurisation, la fuite des capitaux à l’étranger, la spéculation ou à l’investissement immobilier dans le meilleur des cas.

Il est clair que des fonds liquides importants existent aussi bien au niveau des banques qu’au niveau des particuliers. Si un programme d’investissement productif est engagé dans le domaine industriel, agricole, en plus des investissements qui sont en cours dans d’autres secteurs, il pourra être financé, en principe, à partir des ressources disponibles à l’intérieur du pays sans qu’il y ait un besoin de faire appel aux crédits extérieurs. Les dépenses en devises pourront être normalement couvertes à partir des réserves de change. A ce propos, il convient de préciser que les réserves de change ne constituent pas une épargne à la disposition de l’Etat qu’il pourrait affecter à ses dépenses, comme certains continuent à le croire. Elles sont la contrepartie de dinars qui ont été émis par la Banque centrale. Pour utiliser, par conséquent, les devises conservées dans ces réserves de change, l’Etat ou tout autre agent économique doit avoir des dinars correspondant au montant des devises qu’il veut obtenir, afin de les acheter auprès de la Banque centrale.

Mais, si on veut élargir le programme d’investissement en question et accélérer sa réalisation, les ressources internes s’avéreront insuffisantes et il faudra les compléter par des crédits extérieurs. En tout état de cause, il faut souligner que la couverture financière du programme d’investissement évoqué plus haut ne pourra être assurée, même s’il n’est pas élargi, que dans la mesure où de nouvelles dispositions sont prises pour permettre une meilleure mobilisation des fonds disponibles et, surtout, dans la mesure où le prix du baril de pétrole ne subit pas une baisse qui ampute substantiellement les ressources financières du pays.

Cette dépendance de notre économie par rapport à un seul produit, les hydrocarbures, le rend bien entendu extrêmement vulnérable, cela d’autant plus que le prix de ce produit est soumis à de fortes fluctuations dans le sens de la hausse comme de la baisse. Le risque de voir les revenus tirés de la production et l’exportation des hydrocarbures réduits d’une manière drastique est un risque certain. Dans ces conditions, n’est-ce pas plus sage de ne pas attendre que ce risque se réalise pour agir ? Il s’agit de se préparer d’ores et déjà sérieusement à recourir au financement extérieur et commencer même à y faire appel tant que notre pays paraît solvable et crédible (comme cela a été dit précédemment). De la sorte, il deviendra possible de lancer des programmes d’investissement plus ambitieux que ceux que permettent les seules ressources internes.


Une éventualité à encadrer par la loi


Ces programmes pourront ainsi avoir lieu dans les domaines de l’industrie, des différentes types d’énergie, y compris les énergies renouvelables, du développement rural intégré dont nos campagnes ont tellement besoin, dans celui des infrastructures économiques et sociales où les besoins restent importants, etc. La réalisation de tous ces projets nécessite la mobilisation de fonds considérables excédant certainement, comme cela a été dit, les ressources internes qu’il convient d’ailleurs de ménager de façon à pouvoir continuer à les utiliser, même en cas de difficultés. L’accent sera mis, ci-après, sur deux formes de financement extérieur seulement auquel on envisage le recours : celui des institutions financières multilatérales et celui à mobiliser sur le marché financier international.

Notre pays a participé au capital de plusieurs institutions financières multilatérales, telles que la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD), le Fonds arabe de développement économique et social (Fades), la Banque islamique de développement (BID), etc. Il l’a fait dans le but notamment de bénéficier de leurs concours en cas de besoin, puisque leur vocation est de financer le développement économique et social des pays membres, mais également d’intervenir dans la définition de leur politique et éventuellement dans leur gestion. A cet effet, notre pays désigne au niveau de chaque institution un représentant qui sera membre de son conseil d’administration et sera ainsi chargé d’y défendre ses intérêts, et dans certains cas, ceux aussi des pays qui font partie du même groupe que le nôtre. Toutefois, nos représentants ne sont pas toujours choisis en fonction de leur compétence et leur efficacité. Ce qui ne sert pas les intérêts qu’ils sont chargés de défendre et nuit malheureusement à l’image de notre pays.

Quoi qu’il en soit, l’utilisation des financements des institutions financières internationales se justifie pour plusieurs raisons. Contrairement aux procédures rigoureuses appliquées par les institutions financières multilatérales aux projets qu’elles financent, les programmes d’équipements publics relevant de l’Etat et de ses démembrements ne font pas toujours l’objet d’une préparation sérieuse avant leur lancement et leur exécution se fait souvent d’une manière chaotique. C’est pourquoi la réalisation de projets tels que les barrages, les autoroutes, les routes, les hôpitaux, les universités etc., enregistre des retards considérables, des révisions des coûts fréquentes qui rendent ces derniers excessifs. En outre, elle donne lieu parfois à des actes frauduleux et à de la corruption. Une fois terminés, ces projets comportent des malfaçons et ne sont utilisés qu’en partie. La Cour des comptes fait état de certains de ces constats dans l’un de ses derniers rapports.

Par contre, les projets qui sont présentés au financement des institutions financières multilatérales ne sont acceptés que s’ils sont accompagnés d’études de faisabilité complètes, couvrant tous les aspects : techniques, financiers, économiques, sociaux, environnementaux, etc. Leur réalisation est confiée aux entreprises qui font la meilleure offre et ce, dans le cadre d’appels d’offres qui favorisent la concurrence au regard des aspects mentionnés ci-dessus. Elle se fait, d’autre part, sous surveillance effectuée par des cabinets d’ingénieurs conseils spécialisés et des services de ces institutions. Une fois terminés et entrés en activité, les projets font l’objet d’une post-évaluation en vue de s’assurer que les objectifs fixés au départ ont été bien réalisés, que les conditions convenues pour leur exécution en matière de délais, de prix, de techniques ont été respectées. Lorsqu’il y a des insuffisances, la post-évaluation détermine les causes et les responsabilités et essayent d’y remédier. Par ailleurs, les institutions en question sont devenues, depuis quelques temps, très vigilantes, en ce qui concerne la corruption et écartent, de ce fait, des appels d’offres les entreprises qui la pratiquent.

L’intervention donc des institutions financières multilatérales fournit des garanties certaines pour protéger les projets qui leur sont soumis, des difficultés que rencontrent souvent nos projets lorsqu’ils sont réalisés par nos propres moyens. Cela ne veut pas dire que les projets qu’elles financent ne connaissent pas de problèmes, mais ceux-ci, lorsqu’ils existent, sont le plus souvent pris correctement en charge et trouvent une solution. D’un autre côté, les financements qu’elles accordent sont à long terme, comportent des conditions acceptables, qui sont concessionnelles pour certains projets, tels que ceux destinés à lutter contre la pauvreté et les programmes de développement rural intégré. Ces financements sont utilisés également d’une manière adéquate. La collaboration avec les institutions financières multilatérales présente ainsi beaucoup d’avantages. C’est la raison pour laquelle il serait utile que notre pays fasse appel à leur financement. La tendance des dépenses budgétaires relatives aux équipements à diminuer, (elles représentaient plus de 46% des dépenses budgétaires de fonctionnement en 2006, sont tombées à 40% en 2011 et il est prévu que ce pourcentage sera encore plus faible en 2012), devrait constituer une raison supplémentaire pour y recourir.

Cela permettra d’augmenter le volume de ces investissements qui sont le plus souvent indispensables et d’accélérer en même temps leur réalisation.Ceux qui opèrent maintenant sur ce marché doivent avoir nécessairement un rating délivré par des agences spécialisées, et qui ont une réputation internationale. Celles qui sont le plus connues et auxquelles on fait fréquemment appel sont trois : Standard and Poors, Moody’s et Fitch. Certains de ceux qui s’adressent à elles se contentent d’obtenir le rating d’une seule d’entre elles, d’autres préfèrent les solliciter toutes les trois. De toute façon, pour avoir un rating, l’Etat, l’institution, la société qui le demande doit se soumettre à une évaluation minutieuse de la part de l’agence à laquelle il est fait appel... Ce n’est pas seulement la solvabilité à court et à long termes, mais également l’existence de structures bien organisées et fonctionnant avec efficacité et efficience, la disponibilité de données complètes d’une manière régulière, qui sont notamment prises en considération lors de cette évaluation.

Le meilleur rating est bien entendu le triple A (AAA) ; le rating peut descendre jusqu’à D. Mais il ne sert à rien de solliciter un rating s’il risque d’être inférieur à B. En ce qui concerne notre pays, il est préférable de ne pas demander au début un rating pour l’Etat, mais commencer par quelques-unes des institutions qui paraissent les plus performantes, par exemple Sonatrach, et une ou deux banques publiques. Il faudrait au préalable que ces institutions s’attaquent aux insuffisances de leur gestion. En effet, pour que nos institutions puissent bénéficier d’un rating satisfaisant et intervenir sur le marché financier international, il faut d’abord qu’elles mettent de l’ordre dans leur organisation et leur fonctionnement, avoir une situation financière saine et performante. L’obtention d’un bon rating serait pour elles un stimulant pour observer et maintenir les pratiques de la bonne gouvernance.

Si gouverner c’est prévoir, il est nécessaire de prendre d’ores et déjà toutes les dispositions pour que nous puissions recourir au financement extérieur dans de bonnes conditions. Il ne faut pas attendre que notre pays soit dans l’obligation d’obtenir des crédits extérieurs pour agir, mais il faut le faire comme cela a été mentionné plus haut tant qu’il paraît solvable et crédible, et tant que nous disposons du temps pour nous préparer sérieusement afin d’être en mesure d’intervenir efficacement auprès des prêteurs. Car l’obtention d’un rating requiert beaucoup de temps et de patientes négociations.
En conclusion, pour éviter de répéter les erreurs antérieures, le recours au financement extérieur doit cependant s’effectuer dans le cadre d’une loi qui fixe la nature des crédits à demander, leur affectation et un plafond à ne pas dépasser. Cette loi doit être scrupuleusement respectée.


Ndlr : les intertitres sont ceux de la rédaction

Categorie(s): contributions

Auteur(s): Badredine Nouioua. Ancien gouverneur de la Banque centrale d’Algérie

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