Fronton : J’avoue en avoir ri

Elwatan; le Samedi 30 Novembre 2013
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On reçoit tant de choses dans sa boîte email, plus ou moins bizarres et improbables. Qui n’a pas reçu par exemple le message de cette Nigériane dont le nom change à chaque fois et vous demande, contre forte rétribution, de lui prêter votre compte bancaire pour y faire transiter les millions de dollars que son pauvre père, poursuivi par le pouvoir, a mis – sans doute laborieusement – de côté ? Ou encore le SOS d’un ami qui se trouve dépouillé à Valparaiso, quand il vous confiait la veille qu’il attendait le renouvellement de son passeport à la daïra de Bouchegouf ? Il s’agit à l’évidence d’escroqueries cybernétiques, mais il vaut mieux le préciser, car si leurs auteurs persistent autant, c’est qu’ils doivent trouver finalement assez de gogos à plumer. Dans le flot de la navigation internet, il y a également les messages d’humour, blagues et autres amusements, qui dérident parfois, en tout cas rassurent sur le besoin de rire, à la fois naturel et vital, antivirus salutaire à la morosité. Dans cette catégorie, figurent en bonne place ces plaques de signalisation, enseignes et annonces placardées à travers tout le pays avec leurs inénarrables orthographes, des fautes à n’en plus pouvoir, mais aussi des trouvailles linguistiques incroyables.

Le dernier m’est venu d’un ami sous la forme du panneau de tarifs d’un salon de coiffure-esthétique quelque part en notre vaste Algérie. Quelques exemples : «Brouching simple», «épilation les esailes», «pidicoure», «coulaire importation» et j’en passe. Les coiffeuses ne sont pas la seule corporation, loin de là, à produire de telles aberrations. Même les professions libérales et les institutions publiques n’en sont pas exemptes. J’avoue en avoir ri jusque-là et vous en avez sûrement fait autant. La chose est assurément risible mais elle est, au fond, dramatique et nous renseigne sur le niveau actuel de maîtrise des langues. Je dis bien «les langues» car, ayant rencontré à Birkhadem le traducteur et romancier Mohamed Sari, et pris un café avec lui, je lui montrai autour de nous quelques exemples de ces énormités en français. Il m’en servit autant en arabe, me convainquant de l’ampleur de la catastrophe, révélatrice d’un système éducatif impuissant à donner aux citoyens la capacité d’expression sans laquelle la liberté d’expression manque cruellement d’ailes et d’allant.

J’en ai bien ri, oui, et refuse de le faire désormais. Ne dit-on pas que les blagues les plus courtes sont les meilleures ? Je vous invite à en faire autant en réfrénant votre hilarité. N’hésitez pas à signaler aux commerçants, artisans et sociétés les massacres linguistiques qui se commettent chaque jour. Que le parler se permette des inventions truculentes, des mélanges étonnants et des structures détonantes est une chose. La perte de l’écrit en est une autre, terrible à bien des égards car – ne l’oublions pas – ce qui distingue le passage de la préhistoire à l’histoire, c’est l’avènement de l’écriture.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Ameziane Ferhani

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