Fronton : Vive la vie réelle !

Elwatan; le Samedi 18 Fevrier 2012
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L’homme a inventé la technique. Puis, est venu le technicisme, cette idée – très généreuse et d’autant plus trompeuse – que la technique pouvait tout régler. Là-dessus, sur le même principe, l’économie a vu venir l’économisme ; la culture, le culturalisme ; la politique, le politicism... Bref, presque chaque création ou connaissance s’est vue affubler, à un moment ou à un autre, d’un «isme», la rendant systématique, implacable, voire totalitaire. Aujourd’hui, la même maladie frappe les nouvelles technologies de communication et on pourrait parler de «communicationnisme».

Indéniablement, Internet a constitué une révolution dans la communication humaine. Pendant des dizaines de milliers d’années, le pouvoir a appartenu à ceux qui détenaient une information et la dissimulaient. Depuis l’hirsute homme préhistorique qui avait repéré un mammouth pour sa chasse jusqu’au fringant trader, au courant de la hausse prochaine d’une action en Bourse, il en a été ainsi. On enfermait les informations précieuses dans des tiroirs, des coffres-forts ou, mieux, les neurones. Et voilà qu’avec Internet, nous avons assisté au renversement de cette constante multimillénaire. Presque d’un coup, celui qui a le pouvoir est devenu celui qui diffuse l’information et en maîtrise la diffusion et non plus celui qui la cache. La raison : une vitesse de circulation des informations si élevée aujourd’hui qu’elles sont plus périssables que les roses.

L’extraordinaire, belle et utile invention d’Internet s’accompagne cependant, de plus en plus, d’une croyance confuse dans l’idée que le monde virtuel peut dominer le monde réel. Ce qu’on appelle les «réseaux sociaux» en est l’illustration profonde. Leur développement inouï s’accompagne d’une dérive fondamentale : une idéologie de l’ubiquité (être partout à la fois) et d'une certaine omnipotence (toute puissance). De là, l’idée qu’on peut «retrouver» des amis perdus sans jamais les revoir dans la vie ou, pire, sans en avoir jamais eu vraiment envie. L’idée qu’on peut se passer d’activités réelles parce qu’effectivement et hélas, il est plus facile de procéder ainsi. Et même l’idée que l’on peut maîtriser une révolution sur un clavier, sans disposer d’un ancrage réel dans la société !

Dans le monde de la communication, les choses ont radicalement changé. Mais dans le monde réel, non ou pas autant. Un «réseau social» s’inscrit dans la réalité d’une société et, en partie, parfois infime, dans ses représentations. Aussi, les prétendus «réseaux sociaux», nommés ainsi par leurs stratèges de marketing, devraient s’appeler «réseaux de communication par Internet». Le chanteur Kader Japonais – cependant bien algérien – qui a sorti une chansonnette intitulée Facebook ne nous contredira pas.  
C’est pourquoi deux cents promesses de repas avec cinquante amis «sur Facebook ou Messenger» ne peuvent valoir un seul café fumant avec un ami «dans la vie ». Libre à ceux qui préfèrent le virtuel.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Ameziane Farhani

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