Goléa, village médiéval

Elwatan; le Jeudi 22 Octobre 2015
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Troublés seulement par les chants et les gazouillis des très nombreux merles, mésanges et autres gracieux petits oiseaux qui peuplent ce vieux village de pierres où les vieilles maisons courent à l’assaut des sommets ou descendent en cascade pour se cacher dans de profonds ravins pour se mettre à l’abri des regards sous les oliviers, les figuiers et les grenadiers.

Le village, une ancienne place forte qui porte bien son nom de Goléa (petite forteresse), s’est niché au creux de deux flancs de montagnes hérissées de pinèdes, sur les monts des Bibans. Nous sommes dans la commune de Tassamert, daïra de Bordj Zemmoura, dans la partie occidentale de Bordj Bou Arréridj.

Le village aurait été fondé vers 1350 par un certain Abou Hafs, imam mystique venu de la ville syrienne de Homs. L’isolement et le très difficile accès des lieux auraient séduit cet anachorète qui cherchait à s’éloigner des hommes pour se rapprocher de Dieu.

En en faisant ses pénates, le saint homme aurait construit un lieu de prière et de recueillement sur le piton rocheux sur lequel s’élève encore aujourd’hui la mosquée.

Puis, petit à petit, les habitations seraient venues s’agglomérer tout autour, créant le premier noyau du village devenu une forteresse avec deux portes d’accès, l’une à l’est, l’autre à l’ouest, que l’on fermait la nuit tombée.  

Aujourd’hui, le village, miraculeusement épargné par le béton, garde encore son aspect architectural médiéval. Exception faite de la mosquée et de l’école coranique qui ont été refaits à neuf. Les anciens édifices avec cette superbe architecture berbère typique du Maghreb ont été malheureusement rasés.

Au lieu et place, un mastodonte de béton d’inspiration moyen-orientale s’élève aujourd’hui dans le ciel. Ce viol architectural, Belhadj Aïssa, le président de l’association religieuse qui s’occupe de la zaouïa et de l’école coranique, le déplore et le regrette amèrement : «C’est bien dommage qu’on ait rasé l’ancienne mosquée.

Avec ses arcs de pierre et son minaret typique, elle était si belle. Il ne reste de cela qu’une vieille photo accrochée dans mon bureau.» Avouant du même coup que «l’ignorance» peut vous amener à commettre un crime culturel au nom de la modernité. Aujourd’hui, le village est pratiquement désert.

En dehors de l’école coranique qui accueille une vingtaine d’étudiants venus des quatre coins d’Algérie, seuls deux ou trois habitants y résident à longueur d’année. Les autres ne viennent qu’épisodiquement.  C’est surtout en été que le village s’anime. Hocine, futur imam, venu de Aïn Defla pour étudier à la zaouïa du village, nous explique sa présence ici : «Ici rien ne vient vous distraire des études et du recueillement».

Jusqu’aux années 1990 et l’avènement du terrorisme, le village était habité et grouillait de vie. C’est en 1994 qu’il s’est vidé de ses habitants d’un coup, suite à une opération de l’armée qui a éliminé 11 terroristes dans une embuscade tendue dans le ravin en contrebas du village. Leurs cadavres ont été acheminés à dos d’âne jusqu’à la route, se souvient encore Belhadj Aïssa.

Cette dernière opération a achevé de convaincre les habitants, qui faisaient déjà souvent face aux incursions terroristes et qui avaient tout lieu de craindre des représailles, de chercher le salut en ville. 

«Avant la Révolution, le village comptait jusqu’à 1800 habitants», nous apprend Belhadj Aïssa. Les habitants sont donc revenus au village en même temps que la paix et la stabilité, même si celles-ci sont toutes relatives. Le jour, ils s’occupent de leurs vergers et leurs oliveraies et ne repartent que la nuit venue.

Ce retour progressif  a débuté en 2007, lorsque les autorités ont décidé de doter le village qui commençait à se dégrader d’une enveloppe de restauration. Un peu plus de 150 maisons ont bénéficié d’une enveloppe budgétaire de 70 millions de centimes pour effectuer des réparations. Condition sine qua non de ses aides octroyées par l’Etat : respecter le caractère typique de l’architecture locale faite de pierre et de tuile. Pas de dalle ni de parpaings. Des ouvriers spécialisés d’une entreprise de bâtiment restaurent encore patiemment des toits et des murs effondrés.

C’est également dans ce village, qui se situe sur la frontière linguistique de la Kabylie, que l’on peut observer un processus vieux de plusieurs siècles mais qui avance inexorablement : celui de l’arabisation de la population berbérophone.

Il  y a encore quelques décennies, on parlait kabyle à Goléa, nous apprend notre interlocuteur. Aujourd’hui, même si les noms de lieux, comme Tibhirt w adda, Tibhirt oufella, Tassafayt, sont restés kabyles, les habitants se sont arabisés contrairement, par exemple, au village d’à côté, situé à un jet de pierre.
Outre le wali, plusieurs ministres, dont ceux des Affaires religieuses, des Travaux publics et du Tourisme, sont venus ici, nous raconte Belhadj Aïssa.

L’ambassadeur des Pays-Bas et plusieurs délégations étrangères en visite à Bordj Bou Arréridj sont également venus ici. C’est dans ce village plutôt bien préservé qu’on ramène des étrangers quand on veut leur montrer quelque chose d’authentique.

A l’heure de l’invasion du béton et de l’anarchie urbanistique, Goléa reste encore le repère pour comprendre à quel point le pays s’est dépersonnalisé.  

Le ministre du Tourisme, nous apprend-on, a appelé à faire de ce village une zone touristique.  Les habitants qui y voient là une bonne opportunité de développement ont exprimé leur préférence pour un «tourisme religieux» respectueux des mœurs, des valeurs et des traditions locales.

«Vous comprenez, nous sommes d’accord pour le tourisme, mais nous ne voulons pas de touristes qui se baladent en short dans le village», ont-ils  déclaré au ministre. Il est vrai qu’avec sa zaouïa et sa mosquée, Goléa est tout indiquée pour bénéficier de «ziaras» où l’on vient prier, se ressourcer et méditer dans le calme.
 

Categorie(s): magazine

Auteur(s): Djamel Alilat

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