Hattab Mohamed (Habib Réda) 92 ans. Artiste, metteur en scène, moudjahid, ancien condamné à mort : Des planches du théâtre à la guérilla urbaine

Elwatan; le Jeudi 7 Avril 2011
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Palais El Menzah, au cœur de La Casbah, où l’association des Amis de la rampe Louni Arezki rendait en cette belle matinée printanière un chaleureux hommage à Habib Réda, qui fut un artiste exceptionnel, mais aussi un élément remarquable de la Zone autonome, condamné à mort à deux reprises. Rien qu’à voir sa gestuelle et sa manière de conter dans le menu détail sa vie à facettes, cet homme bien décontracté et si naturel a bien la comédie chevillée au corps. Toujours prêt à en découdre avec la réalité, le sourire en coin, il est de ceux qui pensent qu’au lieu de se fixer sur les effets qui découlent d’un fait, il vaut mieux en connaître d’abord les causes. Il en tire une morale pour la vie. S’il a opté très jeune pour le théâtre, il fallait percevoir cet acte comme un combat par le geste et la parole pour s’approprier une indentité bafouée. Sans doute une métaphore de la guerre, qu’il a vécue dans sa chair. Et s’il a été amené à combattre l’ennemi par les armes, c’est aussi pour mettre fin au joug et aux abominables oppressions. Et il le dit aujourd’hui du haut de ses 92 ans, sans emphase.


Engagement indéfectible


«L’exigence des inégalités entraîne l’exigence des responsabilités». Autrement dit, aucun intérêt de vivre avant d’avoir vécu. Depuis sa prime jeunesse, Habib s’est voué aux projets qu’il s’est choisis avec une insouciance de poète en partance. Son engagement est aussi cohérent avec ses origines. Une famille nombreuse originaire de Miliana, enracinée dans la tradition. Et lorsqu’il passe la ligne, c’est sans regrets, ni complaisance, ni remords.
D’artiste affirmé, il devient guerrier. Oubliées les pièces de Molière et d’El Farabi. Place au bruit et à la fureur de la guerre. Et comme il le sait mieux que quiconque, l’histoire n’est pas un art, elle ne consiste pas à raconter avec charme. De son vrai nom Hattab Mohamed, il s’est choisi un nom d’emprunt qui fera sa notoriété : Habib Réda. Il est né le 28 mars 1919 à Alger. «J’ai fait l’école Chabiba dirigée par Cheikh Al Khalifa, aux côtés de mes amis Sissani, Abdoun, Abderrahmane Aziz. Jeudi et dimanche, c’était M’cid Fatah. J’ai joué au foot au MCA comme junior en 1937, comme gardien de but. Le PPA encourageait les jeunes à pratiquer le basket-ball.

C’est comme ça que je me suis retrouvé avec Dehiman, Bachtarzi et Bentouri, basketteurs à l’USMA. Un jour, on a joué contre les Groupes laïques à huis clos. Sid Ali Abdelhamid et Taleb étaient avec nous. Je me suis bagarré avec Roger Hanin, qui évoluait au GLEA. Je l’ai bien corrigé, mais il est devenu mon ami par la suite. Son père, qui tenait un débit de boissons à R’mila, nous avait cédé sa cave pour les entraînements. Un jour, Mahieddine Bachtarzi, à la recherche de jeunes parlant bien l’arabe classique, est venu à la Chabiba pour m’intégrer dans la troupe.  Le baptême a commencé en 1939 où j’ai joué Mainfaâ Ghir Sah au Majestic, à l’occasion du Mawlid ennabaoui. La pièce, montée sous l’égide de Tayeb El Okbi et Benbadis, a eu un énorme succès.

Le virus du théâtre a commencé à prendre en moi et j’avais déjà une grande admiration pour Djelloul Bachdjarah, Touri et autres Rachid Ksentini, qui étaient réellement des précurseurs dans ce domaine. Le parti nous avait donné la possibilité d’évoluer à l’Opéra. La matinée était consacrée aux femmes.» Les prestations de Habib allaient crescendo et au bout de quelques mois, il était déjà une vedette qui sera l’un des premiers Algériens à figurer dans un film arabe Sérénade à Meriem tourné au Maroc… Sur les planches, le dandy qu’il était a fait un tabac. «Habib Réda, jouant avec naturel, fut un jeune premier dont le jeu scénique est du meilleur aloi», relevait Alger Républicain du 5 mars 1948 en évoquant la pièce El bent el ouahchia jouée la veille, la première de Boukernouna, comédie en trois actes de l’auteur Bachtarzi, qui campe un Boukernouna hilare au possible, gracieux et fini.

«Kaltoum lui donne la réplique, et je ne saurais dire qui des deux le public apprécie le plus ; une troupe homogène les entoure, tous les interprètes sont à complimenter : Habib Réda, Abderrahmane Aziz, Sissani, Raïs… La seconde partie du spectacle procède du music-hall. Mahieddine, Habib Réda et Abderrahmane Aziz font apprécier un autre aspect de leur talent, écrit Oran Républicain du 17 mars 1948…
Metteur en scène, il se souvient bien de cette soirée où Keltoum a dissimulé le drapeau algérien au milieu des autres drapeaux des pays arabes et a chanté Ya chabab, qui a ému l’assistance. «Mahieddine, le chef, le mentor n’était pas au courant de cette péripétie… Je ne sais quelle aurait été sa réaction», s’interroge aujourd’hui Réda.


Tournées en France


«En juillet 1955, on a loué une salle de cinéma à la rue Rochechouart pour donner des spectacles destinés aux immigrés. Mustapha Ketrandji, représentant du MTLD, était avec nous pour la tournée en France. Les Messalistes étaient en force et le FLN à peine visible. Avant la pièce, Keltoum a chanté. La salle s’est enflammée. Le propriétaitre a téléphoné à la police qui est venue et a annulé la représentation. Convoqué par la police, j’ai refusé d’y aller. Boumendjel, avocat, était envoyé en France par le FLN. J’ai pris attache avec lui. Il m’a suggéré de quitter les lieux. Je suis vite rentré à Alger. Politiquement, j’étais plutôt UDMA. Début 1956, c’est Hassan Laskri qui m’a recruté, ainsi que mes frères Madjid, Youcef et Rachid… C’est grâce à lui que j’ai pu militer. On habitait près de Dar Sadaka à La Casbah. Laskri venait souvent chez nous en compagnie de Boualem ‘‘Tapioca’’.


De fait, j’étais dans la clandestinité, j’ai activement pris part à la première bataille d’Alger, grève générale des 8 jours, pour envoyer un signal fort à l’ONU. La répression a été terrible, et de nombreux militants avaient été arrêtés. J’avais la responsabilité de ravitailler les familles nécessiteuses de La Casbah. Durant cette grève, Fadila Dziria, Keltoum, Aouicha et les autres avaient fait un travail remarquable dans ce sens. Je n’étais pas recherché à l’époque. La Main Rouge et ses bombes avaient fait des ravages dans la population. Pour répliquer, le FLN a choisi des hommes et des femmes de type européen. Je ne rentrais que rarement à La Casabah. J’avais la responsabilité de la Zone 3 avec Guendriche. Cette zone va du Champ de Manœuvres jusqu’à El Harrach, on a commis de nombreux attentats. Et lorsque la presse nous évoquait, elle était interloquée. ‘‘Ils étaient beaux et bien fringués. ça doit être des communistes !’’»


Ainsi est fait l’homme avec sa force et sa faiblesse. D’où tirera-t-il sa force s’il n’entretient pas en lui la colère et l’appétit de plusieurs fauves ? «Je voulais plastiquer les émetteurs radio de Ouled Fayet, mais Ben M’hidi m’en a dissuadé. Quand les paras m’ont arrêté, je devais tenir 24 h. Il y avait le lientenant Shmitt, le capitaine Chaban et le tortionnaire Babouche qui m’a réduit en  loque, mais je mentais toujours sur ma véritable identité. Lors des tortures à Sarrouy, il y avait un tableau. Derrière, il y avait un instituteur qui m’a reconnu à travers ma voix. ‘‘Mais c’est Habib Réda’’, s’était-il exclamé. Après les tortures, j’étais paralysé du bras.» Et lorsqu’il est transféré à Birtraria, ce sont d’autres captifs, comme le moudjahid Mohamed Damerdji, qui a aussi activé à La Casbah, qui le soulageront de ses blessures subies à la villa Susini, et à Bouzaréah. Damerdji nous a fait part avec une vive émotion des moments vécus ensemble en détention avec Réda. Damerdji, préparateur en pharmacie, était un militant chargé de l’approvisionnement en médicaments et produits chimiques de la Zone autonome et leur acheminement aux Wilayas III et IV…


Réda traînera ses blessures jusqu’à l’indépendance. Il quittera définitivement la politique, se retrempera quelque peu dans l’ambiance des théâtres. Il vit entre Alger et la Floride où réside son fils. «La communauté algérienne là-bas reste très attachée à sa culture d’origine. Active, elle est bien insérée socialement à la société américaine. Elle aménage des espaces de rencontres et me sollicitait parfois pour animer des communications sur la guérilla urbaine pendant la Révolution.»


Il joue dans la Bataille d’Alger


Fait inattendu et sur lequel insiste Habib, c’est celui de l’engouement et de l’intérêt suscités auprès de nombreuses assistances en matière d’histoire, de repères mémoriels et de valeurs authentiques de la société algérienne.
Il y a quelques mois, Réda, en compagnie de Saâdi a assisté, à Paris, aux obsèques de Germaine Tillon, ethnologue, qui a rencontré clandestinement à La Casbah, le 4 juillet 1957, Yacef, pour tenter de mettre fin à la spirale des exécutions capitales et attentats aveugles. «C’était la moindre des reconnaissances», avoue-t-il. Réda peut vous raconter a satiété des anecdotes qu’il livre souvent accompagnées d’un rire contagieux. Comme par exemple son intrusion inopinée dans le cinéma.


Au milieu des années 1960, Gillo Pontecorvo a vainement cherché un homme de type européen, campant le rôle d’un officier français. Vainement. Il se tourna alors vers Réda qui a accepté de bonne grâce. Ironie de l’histoire, celui-ci allait interpréter le rôle de ses bourreaux. Artistiquement, il réussit fort bien sa prouesse dans La Bataille d’Alger, où il apparaît pour la postérité dévalant les escaliers de La Casbah… Abdelhamid Sid Ali, vieux militant nationaliste, était le voisin de quartier de Réda. «On se connaît depuis des décennies, on habitait au Boulevard de Verdun à La Casbah. Plusieurs nationalistes y résidaient, comme Saïd Amrani, Hacène Laskri, Ladjali. Je me rappelle que les premières pièces étaient jouées à la fin des années 30, pendant le Ramadhan, au petit théâtre de la rue de La Lyre. On y psalmodiait aussi le Coran et on jouait des pièces thématiques religieuses. Il y avait Abderrahmane Aziz, Mekki le fils d’El Okbi, Ababsa, Roudoci et Boufedji Chama, la première femme à évoluer dans ce milieu.

Moi, je faisais de la gym et Réda excellait au basket», se souvient Sid Ali. Le père de Réda était un excellent artisan bottier, indique Réda Bestandji, doyen des scouts. «Il avait une échoppe près du café Fenardjia qui était un lieu de rencontres des allumeurs de réverbères de la capitale. Quand j’allais à l’école, je passais par là, et je ne manquais pas de le saluer, car il était un ami de la famille. J’ai connu Réda au milieu des années quarante. J’étais étudiant à la médersa. On fréquentait les associations de musique et l’Opéra, toujours archicombe, car on y jouait des pièces à caractère social sous la férule de Mahiedine Bachtarzi. Réda évoluait parmi une pléiade de talents. Il connaissait mon père Rachid, animateur des causeries à djamaa Safir, avec Messekdji, notamment pendant le Ramadan à Djamaâ El Kebir où il a également officié. Mon père cachait les armes des militants, dont celles de Réda dans une soupente aménagée…»
            

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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