Juste un mot : profession réalisateur

Elwatan; le Jeudi 3 Janvier 2013
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Il paraissait amaigri et fatigué ce jeune Européen qui débarqua chez nous, à la Cinémathèque d’Alger, en plein mois d’août de l’année 1971. Il portait une chemise kaki, un jean, des baskets et un chapeau de brousse, usés et défraîchis. Son énorme sac à dos indiquait que nous étions en face d’un voyageur au long cours. Avec ses cheveux longs et bouclés, sa barbe de quelques jours, il ressemblait au pâtre grec de Moustaki. En fait, il s’appelait Werner Herzog, il est Allemand et ne parle que la langue de son pays. Il avait retrouvé la Cinémathèque grâce au programme qu’il avait réussi à déchiffrer dans l’unique quotidien francophone de l’époque.                     

Il remontait du Sud après une traversée du Sahara. Nous apprîmes par la suite combien il était fasciné par cette région qu’il parcourait régulièrement, deux à trois fois par an, en recourant à toutes sortes de moyens : à pied, en stop, à dos d’âne ou de chameau, etc. Il aimait tant le Sahara qu’il lui rendra hommage, quelques années plus tard, avec un merveilleux film, Fata Morgana, hélas peu vu et peu connu. Revenons à la Cinémathèque. Après avoir déposé son sac et bu quelques gorgées d’eau, Herzog nous fit comprendre, par quelques mots et de nombreux gestes, qu’il avait besoin de se laver et de se restaurer. Le hasard faisant que Boualem, le sourd-muet de la Cinémathèque, était parmi nous, c’est lui qui l’accompagna aux douches de la rue Tanger. Lorsqu’ils revinrent, nous constatâmes qu’ils s’entendaient comme larrons en foire. Le langage des signes faisait la preuve encore une fois qu’il était un outil incomparable de communication !

Pendant leur absence, Allaoua nous avait rejoints. Il tombait à pic : ayant fait des études en Allemagne, il connaissait parfaitement la langue de Goethe. C’est avec lui que nous allâmes, un peu plus tard, chez Mokhtar, le restaurant de la rue Tanger. Nous commandâmes un couscous pour tous, et pour Herzog, un supplément de légumes et plus de viande. Ce dernier eut beaucoup de peine à terminer son plat et il transpirait à grosses gouttes. N’oublions pas que nous étions en plein mois d’août, avec une température avoisinant les 40 degrés à l’ombre, dans un restaurant populaire pas du tout climatisé et plein à craquer. Alors que nous lui conseillons d’arrêter s’il n’avait plus faim, il nous fit cette réponse terrible : «Notre peuple est sorti complètement laminé par la guerre et, dans les familles pauvres, il y avait une règle sacrée : toujours terminer son plat.» Ce qu’il fit, bien sûr.

De retour à la Cinémathèque, Herzog nous informa qu’il avait dans son sac un film long métrage 16 mm, et qu’il tenait absolument à nous le montrer. C’est ainsi que le lendemain matin, à dix heures,   nous nous retrouvâmes avec quelques amis pour la projection. Herzog était à la fois inquiet et impatient de connaître notre avis et notre jugement. Cette attitude révélait qu’il était un auteur authentique, humble et modeste. A la fin de la projection, nous nous précipitâmes tous vers lui pour le féliciter et lui dire combien nous avions apprécié son film. Il baissa les yeux et nous remercia chaleureusement. Nous venions en fait de visionner le fameux chef-d’œuvre cinématographique ayant pour titre Les nains aussi ont commencé petits, film qui allait être consacré à Cannes le printemps suivant et qui marquera le début de la fulgurante carrière de Werner Herzog.

A partir de cette date, il prit l’habitude de revenir à Alger pour présenter chacun de ses nouveaux films. A la suite de la projection de son autre chef-d’œuvre, Aguirre ou la colère de Dieu, et face à l’enthousiasme exprimé par le public de la cinémathèque, il eut cette réflexion que nous n’oublierons jamais : «Je suis comme vous, j’aime ce film, j’aime la prestation de Klaus Kinski. Mais je pense que le film aurait été meilleur si le rôle principal avait été interprété par Boumediène... Je suis tellement impressionné par le regard de votre Président !»

 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Boudjemaâ Kareche

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