Kamel Khelifa. Consultant en commerce international et expert auprès de l’UE : «Des statistiques de complaisance à caractère politique»

Elwatan; le Lundi 7 Janvier 2013
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-La pratique statistique de complaisance actuelle est-elle le prolongement de vieilles habitudes héritées du passé ?

Durant les années 70, appelées aussi au plan politique les années de plomb, au cours desquelles le pays assistera progressivement à la montée en puissance de la bureaucratie et ses corollaires, les pesanteurs de l’économie dite socialiste et planifiée, vox populi prêtait à feu Kaïd Ahmed cette anecdote amusante : «Le plan quinquennal nous le réaliserons même s’il faut 10 ans pour ce faire.» Kaïd Ahmed était évidemment plus intelligent que cela, mais cette blague de l’époque illustre on ne peut mieux le peu de sérieux des chiffres et des statistiques sur lesquels les décideurs se fondent pour faire des projections socioéconomiques. 

Une planification sérieuse et de qualité suppose à la base des critères précis, des objectifs concrets et l’affichage de résultats réels, même si les écarts sont in fine importants. Dans son ouvrage intitulé L’Etat démiurge, le cas algérien, Gautier de Villiers (Op. cit. P. 103)  souligne «l’impuissance de l’OCT (Organe central de planification) à remplir son rôle, lequel tient fondamentalement aux conditions générales de fonctionnement du système algérien qui rend impossible une réelle planification…».

L’auteur explique grosso modo que dans les faits, l’OCP assume très peu le rôle qui lui est imparti, du fait que la conception de la planification lui échappait…, ses travaux se limitant à la collecte et l’agrégation des plans sectoriels confectionnés au niveau des sociétés nationales et de leurs ministères de tutelle… De par son expérience de l’Algérie, De Villiers souligne que «la décision d’individualisation a souvent été considérée par les agents économiques comme une simple autorisation administrative. A l’origine de cette situation, l’absence de définition légale de la position du plan dans l’organigramme de l’Etat, comme ce fut le cas dans l’ex-URSS où le Gosplan était inscrit dans un système de planification impérative.

Ceci explique pourquoi le poids de certains ministères, comme celui de l’agriculture et de l’Industrie et de l’Energie, avait rendu l’existence et le rôle du secrétariat d’État au plan « purement formel…». De Villiers révèle à cet égard, pour illustrer cette confusion dans les prérogatives et le rôle prépondérant des ministères techniques, par rapport à celui du Plan, le contenu d’une circulaire édictée en 1974 par Belaïd

Abdesslam : «J’ai constaté, écrit le ministre de l’Industrie et de l’Energie, que des projets industriels ayant été définis et retenus par notre département n’ont pas reçu de suite au sein de certaines entreprises sous  tutelle du ministre (autrement dit Ma tutelle, Note de l’A), sous prétexte qu’ils ne figuraient pas dans la nomenclature des projets décidés par le Secrétariat au Plan… Des responsables de services de développement de ces mêmes entreprises, avec la complicité (notons la dualité larvée, Nd l’Auteur) consciente ou inconsciente de leurs directeurs  généraux, écartent certains projets industriels dont j’ai prescrit expressément la réalisation sous prétexte que ces projets ont été rejetés par le gouvernement, dès lors qu’ils ne figurent pas dans les publications des services du Secrétariat au Plan…». Et de ponctuer : «Des sanctions seront prises contre ceux qui auront décidé d’abandonner un projet, sous de tels prétextes…».

En ne reconnaissant ni l’existence du Secrétariat du Plan, ni les décisions de rejet du gouvernement, Belaïd Abdesselam confirme la prédominance clanique et des rapports de force dans une république censée avoir un Conseil de gouvernement aux fins de conciliations et d’arbitrage des litiges...    En somme, et contrairement à ce que l’on peut penser, le pays n’était pas dans l’économie planifiée, n’eût été un secrétariat au plan (un mini ministère) qui faisait à l’époque de la collecte et de la consolidation d’informations auprès des autres départements ministériels, jusqu’à la fin des années 90, période sanctionnant la fin des plans. A aucun moment des bilans crédibles ne furent affichés, en-dehors de la publication de situations statistiques de complaisance à caractère politique, ponctuée d’effets d’annonce stériles prévalant à ce jour.

-Des exemples à même d’illustrer les «performances» de nos services publics de la statistique et de conforter la «crédibilité» des mécanismes de croissance et de rationalité économique mis en place ?

Le meilleur exemple nous est fourni par le secteur de la pêche qui faisait apparaître, pendant une trentaine d’années, les chiffres les plus fantaisistes, variant du simple au double, entre les ressources halieutiques, l’effort de pêche et la consommation dérisoire du pays, qui ne dépassent pas en réalité le chiffre de 2/3 kg par habitant, sachant que la moyenne mondiale de cette source de protéines est de 12 kg per capita. En l’absence d’informations réelles de la production de poissons, à l’arrivée du bateau de pêche au port, par quel hasard ces chiffres ont-ils été multipliés en 2009 par 3 environ (+ de 6 kg par habitant) tandis que la population a augmenté d’autant dans une côte algérienne aux ressources limitées ?

Sur un autre registre, à la lecture par exemple de certaines publications et communications récentes des représentants de l’Andi sur l’investissement dans notre pays, intitulée notamment : «Investir en Algérie, mode d’emploi», on y trouve 4 questions posées dans la présentation de cet organisme : Pourquoi investir en Algérie ? Quelles sont les opportunités ? Quels sont les avantages ? Comment investir en Algérie ? Ainsi sont déclinés tous les avantages offerts (par la nature) à travers une présentation de la géographie physique de l’Algérie : «position de choix, avec le plus important ensoleillement au monde, soit pas moins de 3000 heures par an ; une population de 37 millions d’habitants ; 2 381 741 km2 ; 1400 km de côte ; le 1er plus grand pays d’Afrique par la superficie ; le 9e plus grand pays au monde, entouré de 8 marchés.» Et de renchérir : «L’Algérie, c’est aussi des ressources naturelles abondantes : 1er producteur et exportateur de pétrole et de gaz du bassin méditerranéen ; 15e place en matière de réserves mondiales pétrolières ; 18e  producteur de pétrole et 12e exportateur».

En matière de production et d’exportation de gaz, il est précisé : «L’Algérie occupe la 7e place dans le monde en tant que 5e producteur et 3e exportateur ; elle est le 3e fournisseur de l’UE  et le 4e fournisseur énergétique de l’Europe». Plus loin, on vantera également la stabilité économique : «Un grand pays et un grand marché avec une stabilité du cadre macro-économique, accompagnée de politiques de développement claires, avantages auxquels s’ajoute un cadre juridique et institutionnel destiné à la mise en œuvre de politiques publiques de développement, comme des infrastructures de bases solides…». Et l’Andi de conclure : «L’Algérie, c’est aussi un PIB par habitant de 5240 Usd par habitant, avec un PIB global de 183 milliards Usd ; des investissements de l’ordre de 286 milliards sur le budget de l’Etat et des importations d’environ 46 milliards Usd…».

-Ne s’agit-il pas là d’un mirage auquel nos décideurs sont les seuls à croire ? Le comble de l’ironie, notre pays vient d’adhérer au Système général de diffusion des données du FMI (System-GDDS). Ce qui suppose la publication de toutes ces données statistiques, donc accessibles à tous les pays ayant adhéré à ce dispositif de statistiques...  

Même si globalement ces chiffres, auxquels on peut faire dire tout et n’importe quoi, feraient pâlir d’envie bon nombre de pays industrialisés, que signifie par exemple un Pib de 5240 USD par habitant s’il n’est pas accompagné d’une autre référence, en l’occurrence que le critère de «pays développé» commence à partir de 20 000 Usd per capita... Que veulent dire également les autres annonces, en l’absence d’une vision d’avenir, de stratégies globales de développement, de plans sectoriels dans le cadre  par exemple de pôles de compétitivité, de pôles de compétence et d’excellence : des initiatives de gestion moderne des pays développés, prises aux niveaux régional, communal, sectoriel, etc., et soutenus par des PPP (Partenariat/Public/Privé).

Ces pôles sont généralement installés dans une zone industrielle, une commune, une région, un secteur d’activité, par exemple : les exportations, le tourisme, etc. ; une filière (dattes, agrumes, olives, etc.). Ces stratégies, de nature à permettre le développement économique des pays, grâce notamment à l’innovation, supposent  une nécessaire stimulation des synergies entre l’entreprise, l’environnement administratif et les établissements de formation technique et universitaire. L’Algérie est, hélas, loin de ce cas de figure et le classement de notre pays en 2008, en matière d’innovation (128e sur 128 pays, derrière l’Ethiopie, le Malawi, le Zimbabwe, etc.) illustre si besoin est l’état d’arriération de notre économie, fondée sur les mêmes agrégats, reposant invariablement sur la rente pétrolière, depuis les années 70 à nos jours…

Après que l’économie dite planifiée fut jetée dans la corbeille de l’histoire, remplacée sans transition aucune, à la fin des années 90, par une économie de bazar dont la gestion est dominée par la navigation à vue,  notre pays se retrouve confronté à une situation empirique, voire dangereuse, caractérisée par l’absence d’un plan de développement indicatif global, homogène et cohérent. Comment, dès lors, organiser les données de gestion du pays, mettre en place des formules de calcul, définir des critères de validation, choisir les bons outils d’analyse et les utiliser simultanément, sans une parfaite maîtrise des statistiques, à travers les outils d’aides à la décision que sont les tableaux croisés, les graphiques pour illustration des chiffres, outre le développement de capacités de modélisation sans cesse comparées, enrichies et adaptées ?

A toutes ces questions, les réponses se trouvent dans le langage des chiffres, la vérité des statistiques pour ne pas continuer à subir les effets pervers résultant d’une planification structurellement tronquée. C’est en tout cas le défi que doit s’imposer notre pays dans la transparence totale s’il veut rester dans la compétition mondiale et dont des chiffres têtus émis par des institutions internationales (Banque mondiale, Fmi, et autres structures privées et onusiennes (Pnud, Cnuced, Oms, Bit, Omi, Sfi, etc.) mettent régulièrement en évidence notre état de sous-développement complet, dans de nombreux domaines, à travers des chiffres jusque-là non contredits par les canaux officiels.
 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Naima Benouaret

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