Kamel Sadou. Universitaire et membre du comité d’organisation du Fiataa : Nous ne trouverons l’apaisement que si on revisite l’image de nous-mêmes

Elwatan; le Vendredi 17 Fevrier 2012
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● Pourquoi avez-vous choisi de débattre pour cette édition du thème «Patrimoine saharien et les médias» ?

C’est une manière de faire sortir le débat sur le patrimoine du cercle des professionnels. Cela entre dans la réflexion générale du festival. Nous voulons résolument passer d’un festival marqué par des activités artistiques variées à une manifestation qui ouvre la voie d’un processus d’appropriation. Le festival doit prendre racine au plus profond de la société. Les deux premières éditions ont donné lieu à des rencontres scientifiques de type savant. Cette année, la rencontre savante est un moment important, mais avec une autre perspective. Il faut ouvrir un débat sur ceux qui produisent en grand cette image du patrimoine, les journalistes. Nous n’avons pas de discours normatif, de normes à édicter ou de consignes d’écriture à donner. Nous invitons les praticiens de la diffusion du discours sur le patrimoine et sur la culture à s’interroger sur leur propre background. Quels sont leurs premiers rêves ? Premiers contacts ? Comment font-ils leur imaginaire à propos du Sahara et de sa culture ? Si on va regarder, peut-être qu’on va mettre des noms et des mots sur nos pratiques, découvrir des choses surprenantes. Nous drainons des choses qui ont des origines précises dans l’histoire.


● Par exemple ?

L’expression «l’homme bleu» ! J’ai rencontré plusieurs journalistes qui ont utilisé cette expression perçue comme positive, alors qu’il s’agit d’une péjoration à la limite du racisme. «L’homme bleu», servi à toutes les sauces, est une invention coloniale. Le Targui ne se voit pas en tant que tel. Il s’agit d’une palette chromatique incluse dans une pensée raciale et raciste, à la base de la pensée coloniale. C’est une expression qui relève d’un mécanisme de justification d’une suprématie. Aujourd’hui, la biologie sait, d’une manière indiscutable, qu’il n’y pas de races supérieures. Donc, on explique aux journalistes l’archéologie des mots et on présente les véritables ressources. Il existe un certain enthousiasme «développementariste» qui prétend que le développement signifie gommer toutes les différences, devenir comme nous. Un discours qui existait déjà dans le cinéma colonial français à propos des populations nomades sahariennes. L’autre est au fondement d’une société ouverte et apaisée. L’échec des expériences démocratiques n’est pas toujours politique. Il y a des couches qu’il faut décaper, cela ne veut pas dire qu’il existe des sociétés inaptes à la démocratie. Il y a des sociétés qui n’ont pas fait le travail de catharsis, le travail d’introspection… Les élites culturelles n’ont pas le travail de lecture des pratiques. On parle de traditions et des ancêtres. Pourquoi ? A partir de quel paradigme ? Pourquoi conserve-t-on le patrimoine ? Un tel objet et pas l’autre ? En Kabylie, à une certaine période, les vieux coffres en bois étaient jetés, remplacés par des tables en formica et des armoires modernes ! Des coopérants techniques avaient échangé dans des villages kabyles des vieilles poteries contre la quincaillerie. Pour certains, la quincaillerie signifiait la modernité !


● N’y a-t-il pas une certaine haine de soi ?

La haine de soi est une résultante. On ne naît pas avec cette haine. L’erreur d’approche est que nous jugeons ce qui est aujourd’hui, maintenant, en le coupant de ce qu’il a été. Un des rôles fondamentaux de l’élite est de rappeler aux gens à chaque fois la perspective historique. Pour cela, il faut faire des recherches, revenir en arrière, lire, décoder, réinterpréter… Cela doit être le pain quotidien de l’élite et de l’université. Souvent, l’élite tombe dans la facilité, va négocier le discours de l’immédiat et s’embarque dans des slogans qui n’ont pas lieu d’être. Il est triste de dire que nous devrons tous être coulés dans le même moule parce que nous sommes de la même nation.


● Vous avez relevé que l’imaginaire patrimonial en Algérie est dominé par le romain. Par exemple, on parle rarement du patrimoine du Sud…

Le plus gros effort qui a été fait est lié à l’archéologie romaine. L’université a construit les modèles d’apprentissage de l’archéologie sur celle des Romains. Les grands maîtres qui ont structuré l’institut d’archéologie sont ceux qui ont travaillé sur l’archéologie romaine. Cela répondait à un projet, des textes qui donnaient les éléments de la stratégie. Les premiers décrets militaires français de l’époque coloniale ordonnaient d’effacer tous les monuments et toponymes qui rendent la fierté à la population locale. Les militaires disaient qu’il ne fallait pas laisser aux Algériens le moindre bout de cailloux où leurs espoirs peuvent s’accrocher et il fallait faire ressortir l’héritage romain et chrétien. Ces textes exprimaient d’une manière explicite et lucide les intérêts des colons. Notre problème est qu’on a opposé l’archéologie romaine à l’archéologie musulmane. Nous avons transformé les cathédrales en mosquées. Cette identité par la négation est porteuse d’une vue à court terme. Nous n’avons pas réglé le problème de l’identité. Cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, une génération d’universitaires et de chercheurs a atteint l’âge de la maturité intellectuelle et peut faire le basculement épistémologique. D’un point de vue générationnel, ces universitaires se sont libérés de cette emprise. Ils ont de gros moyens intellectuels pour avancer, à condition qu’il y ait un projet. C’est une question de volonté politique. Nous ne trouverons l’apaisement que si on revisite l’image de nous-mêmes. Il faut intégrer toutes les couches. Une très belle exposition sur la nouba (musique andalouse, ndlr) a été organisée (à Tlemcen et Alger), mais on s’est arrangés pour évacuer quelque peu l’apport juif à cet art. On n’écrit pas l’histoire avec une gomme. C’est dans la chronologie des grandes religions. Le judaïsme a été une religion monothéiste, un Livre de Dieu qui a prospéré chez les Amazighs au Maghreb, puis sont venus le christianisme et l’islam. Nous n’allons pas contredire la chronologie des grandes religions. Il n’y a pas de problème. Les traces de judaïté font partie de notre histoire ancienne. La culture n’est pas une religion. On croit être ce qu’on est. Souvent, on est ce qu’on est par accident biologique…
 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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