Kheïra Messaoudène. Commissaire divisionnaire chargée des mineurs à la Sûreté nationale : «Les auteurs d’enlèvement n’ont pas de profil particulier»

Elwatan; le Mercredi 28 Octobre 2015
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- L’enlèvement du jeune Amine Yarichène relance la psychose des rapts d’enfants. Selon vous, sommes-nous face à un phénomène qui s’aggrave ou s’agit-il de cas isolés ?

Tout d’abord, l’enquête sur la disparition du jeune Amine est entre les mains des services de la gendarmerie qui sont territorialement compétents. Mais comme il s’agit d’une affaire particulière qui relève de la sécurité publique, la police a introduit auprès du parquet une demande de co-saisine, afin de participer avec ses moyens à cette enquête qui retient l’attention particulière des plus hauts responsables.
Cela étant, je peux vous dire que le nombre d’affaires d’enlèvement d’enfants suivi d’assassinat est très minime comparativement à celui des actes de pédophilie, d’agression physique ou de mauvais traitements.

Mais les rapts sont généralement très médiatisés en raison de l’intérêt qu’ils suscitent chez les citoyens en raison de leur caractère sensible, puisqu’il s’agit d’enfants. Au niveau de la Sûreté nationale, nous agissons avec prudence. Nous commençons par parler de disparition et c’est l’enquête qui détermine s’il s’agit d’une fugue ou d’un rapt. Nous avons un réseau d’alerte qui fonctionne assez bien puisqu’à chaque fois que l’information est donnée de manière fiable et à temps, les résultats sont rapides.

- Comment peut-on déterminer si une disparition est le fait d’une fugue ou d’un rapt ?

C’est l’enquête qui le détermine. Nous avons des brigades spécialisées dotées de moyens de recherche, qui travaillent en étroite collaboration avec le laboratoire scientifique. Nous avons ce que l’on appelle les cas inquiétants, à savoir les disparitions d’enfants de moins de 12 ans, qui constituent les victimes sujettes aux actes de pédophilie. Tout de suite, l’alerte est donnée à travers un réseau lié aux différents services de sécurité, mais aussi aux parquets généraux et aux walis. L’enquête détermine le profil de l’enfant auprès de ses camarades de classe, ses voisins, sa famille et ses copains, pour savoir s’il s’est perdu dans la rue en quittant son quartier ou s’il est malade et qu’il s’est retrouvé quelque part.

Ces cas représentent plus de 80% des alertes. Il y a aussi les fugues qui constituent plus de 90% des plaintes pour disparition, dont la quasi-majorité durant les périodes d’examen. Il s’agit d’enfants qui ont obtenu de mauvaises notes et ont peur de la réaction de leurs parents. Ils préfèrent fuguer ou simuler l’enlèvement pour éviter une sanction parentale.

Les fugueurs sont en général récidivistes. Ces affaires sont généralement résolues rapidement, bien sûr après enquête. Mais les cas de rapt sont déterminés comme tels parce qu’en général, s’il y a demande de rançon, il y a automatiquement un appel téléphonique ou un contact qui permet de localiser les auteurs. Mais souvent, les parents ne disent pas tout ou donnent une information erronée qui peut mener les enquêteurs sur une mauvaise piste. Parfois, ils disent que l’enfant vient d’être enlevé alors qu’il a disparu depuis plusieurs heures.

Dans la majorité des cas d’enlèvement, lorsque l’information est donnée à temps et avec précision, le dénouement est rapide. Nous avons eu un cas de rapt qui a été vite résolu grâce à un appel téléphonique donné par l’auteur au père de la victime à El Oued. Un autre cas a pris malheureusement beaucoup de temps parce que la famille n’a pas alerté à temps. Lorsque l’alerte a été diffusée, l’auteur, un binational, avait déjà quitté le territoire national en direction de la Tunisie, puis de la France, où il a été arrêté bien après, à la suite de la diffusion d’un mandat d’arrêt international.

- Comment expliquer ces rapts et surtout le recours à l’assassinat de la victime ?

En fait, chaque cas est un cas à part. Les auteurs n’ont pas de profil particulier. Cela peut être Monsieur Tout-le-monde, un universitaire, un chômeur… Et surtout, il ne faut pas croire qu’ils tuent sous l’effet de la drogue ou de psychotropes. Les victimes sont issues de toutes les couches sociales. Il est cependant connu que quelques rapts suivis de demandes de rançon ont ciblé des enfants de familles riches. Mais cela n’empêche pas les cas où l’enlèvement a été commis dans un esprit de vengeance, pour une raison ou une autre.

- Quelle interprétation faites-vous de ces rapts suivis d’agression sexuelle puis d’assassinat ?

Ce sont ces violences qui doivent nous inquiéter et nous interpeller tous en tant qu’Algériens. Le phénomène est en train de prendre des proportions alarmantes. Les parents doivent impérativement surveiller leurs enfants, leur apprendre à être méfiants vis-à-vis des personnes étrangères ou de celles qui touchent à leurs parties intimes. A l’école, dans la rue, partout, on doit être très vigilants. Le pédophile est Monsieur Tout-le-monde. Il peut être un proche, un membre de la famille, un voisin, un enseignant ou un simple passant.

En 2014, nous avons enregistré 1663 cas d’abus sexuel, dont 949 sur des filles, alors que le nombre de cas d’enlèvement a été arrêté à 195, dont 142 filles, et celui des homicides à 12, dont 5 filles. Vous remarquez que les cas de pédophilie sont beaucoup plus importants. Durant le 1er semestre de l’année en cours, il y a eu 831 cas de violences sexuelles dont 471 ont été exercées sur des filles, 52 enlèvements dont 39 ont ciblé des filles, 12 homicides, parmi lesquels 10 ont ciblé des garçons. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Nous avons également une hausse inquiétante des violences physiques avec 3733 cas, dont 897 filles en 2014, et 1612 uniquement durant les six premiers mois de cette année, dont 881 fillettes. En tout, il y a eu 6151 enfants victimes de violences, dont 2268 filles. La tranche d’âge la plus exposée est celle des 16-18 ans avec 2093 cas dont 912 filles, suivie des 13-16 ans avec 1928 cas dont 745 filles, des moins de 10 ans avec 1082 cas dont 335 filles, et des 10-13 ans avec 1048 cas.

Durant le 1er semestre 2015, nous avons enregistré 2790 enfants victimes de violences et, toujours, la tranche des 16-18 ans vient en tête avec 998 cas dont 432 filles, suivie des 13-16 ans avec 860 cas dont 332 filles, et des moins de 10 ans avec 495 victimes dont 151 fillettes. Ces violences ont tendance à augmenter chaque année. En 12 ans, (2003-2015), les statistiques des enlèvements suivis d’abus sexuel et/ou d’assassinat, établies par les services de police, font état de 15 cas qui ont suscité une médiatisation importante. En fait, il faut savoir que quand il y a assassinat, c’est que l’auteur de l’enlèvement doit faire partie de l’entourage immédiat de la victime. Ce qui rend l’enquête souvent très compliquée.

- Une telle médiatisation ne peut-elle pas être bénéfique pour la prise de conscience collective ?

Je ne dis pas qu’elle n’est pas bien. Mais je peux vous assurer que c’est à double tranchant. La médiatisation suscite certes une prise de conscience, mais en même temps, elle donne des idées aux enfants fugueurs, aux pédophiles et à toute personne malintentionnée.
 Je vous parle en connaissance de cause, sur la base de notre expérience sur le terrain.

Les affaires liées aux enfants sont très sensibles et complexes et les médias peuvent jouer un rôle important pour apaiser les esprits et permettre à l’enquête d’aboutir, au lieu de provoquer la confusion en diffusant des rumeurs qui accentuent la psychose et la peur. Les accidents domestiques tuent annuellement des milliers d’enfants, pourtant, ils ne font pas la une des médias et ne suscitent pas autant d’intérêt. De nombreuses affaires de rapt suivi d’assassinat ont été élucidées avec le temps, mais ces résultats, qui peuvent rassurer les citoyens, sont rarement mis en exergue.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Salima Tlemçani

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