l’historien Michel Pierre analyse le regard Occidental sur le Sahara : «la cérémonie du thé est une invention touristique»

Elwatan; le Jeudi 22 Octobre 2015
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Il a analysé, lors d’une conférence présentée mardi soir à l’Institut français d’Algérie (IFA) d’Alger, cette question à travers les textes, les photos, le cinéma, la publicité, les coupures de presse, les cartes, les œuvres d’art et même les jouets.

«Le Sahara n’est pas exclusivement une géographie, mais  une histoire, une culture, des civilisations», a-t-il noté. Il est remonté jusqu’à l’Antiquité en reprenant des écrits d’Hérodote, le géographe et historien grec du Ve siècle avant-Jésus Christ, sur notamment les monuments funéraires protohistoriques ou les tombes circulaires à trou de serrure (les idebnân) qui existent du côté de Djanet, dans le sud-est algérien.

«Hérodote avait rapporté que des populations venaient près de ces lieux sacrés, s’endormaient, faisaient des rêves. Ensuite, elles s’appliquaient à suivre ces rêves le jour d’après.

L’explorateur français du XIXe siècle Henri Duveyrier, 2000 ans après Hérodote, revenait sur ces croyances qui avaient résisté à l’épreuve du temps», a-t-il relevé soulignant qu’Hérodote s’était intéressé aussi à l’aridité du désert, aux tempêtes de sable et aux mirages.

Il s’appuyait sur ce qui lui était raconté par des voyageurs. La sécheresse avait été également mentionnée par d’anciens écrits égyptiens. «Le désert est présent par la représentation de la faune ancienne.

Le rhinocéros, présent dans la gravure du Sahara, par exemple, avait passionné les Romains. Cet animal était le symbole de l’Afrique inconnue pour l’Empire romain. Idem pour le chameau. Néron avait utilisé les chameaux pour les courses. Dans les mosaïques, on trouve des représentations de chameau.

Cet animal avait été utilisé aussi au début de l’ère chrétienne. Le christianisme, contrairement à l’islam, avait peu pénétré le Sahara parce que les caravanes et les routes n’existaient pas.

Le mot Sahara, créé par un chroniquer égyptien, était arrivé avec l’avènement de l’islam. Cette religion allait pénétrer les royaumes transsahariens par la voie du commerce, l’échange de lettrés, l’écriture et les livres», a souligné Michel Pierre citant les vieux manuscrits de Chinguetti, Tombouctou et Agadez. Il a repris un récit de Léon L’Africain décrivant Tombouctou, ses juges, ses docteurs et ses lettrés.

L’andalou Hassan Al Wazzan, ou Léon l’Africain(1490-1550) rapportait aussi qu’à l’époque les livres étaient plus chers que toute autre marchandise. Selon Michel Pierre, le contact entre le christianisme et l’islam avait provoqué l’intérêt des occidentaux pour le Sahara surtout les Espagnols et les Portugais qui avaient sollicité des cartographes juifs.

Les Occidentaux étaient, à partir du XIIIe siècle, attirés par les plumes d’autruche et par l’or du Soudan, une matière indispensable à leur économie. Les monnaies frappées en Italie et en France étaient faites de poudre d’or soudanaise. L’or avait disparu de l’univers monétaire européen depuis la fin de l’Empire romain.

«A l’époque, on pensait que l’or poussait dans le sable comme des carottes ! Et on était sûr que le Nil était relié aux fleuves Niger et Sénégal (…) L’imaginaire anglo-saxon du Sahara égyptien et soudanais était différent de celui des Italiens par rapport à la Libye ou de celui des Français.

L’intérêt des occidentaux pour le Sahara avait repris au XIXe siècle avec la venue des explorateurs et le travail des sociétés anti-esclavagistes britanniques, lesquelles allaient soutenir les sociétés de géographie à Londres, à Paris et à Berlin», a-t-il dit citant René Caillié qui avait «redécouvert» Tombouctou et le général Eugène Daumas qui avait publié plusieurs textes sur le Sahara au moment où la France commençait sa colonisation du Sahel.

Montrant l’image d’un Targui servant du thé, il a relevé que, contrairement ce que racontent les reportages de l’époque, la cérémonie du thé dans le Sahara ne remonte pas loin dans le temps. «Le thé est arrivé au Sahara par cargaisons britanniques transportant du thé d’origine indienne à partir des côtes marocaines. Au Sahara, on prenait des décoctions de plante, mais pas du thé.

Donc, la cérémonie du thé est une invention touristique», a-t-il dit. Selon lui, le Sahara a perdu quelque peu son calme en devenant un territoire de conflits et de tensions. «Meilleure preuve, la présence de trois missions des Nations unies au Mali, au Sahara occidental et au Darfour soudanais.

Pendant un temps, cette zone avait disparu des radars de la géopolitique», a souligné Michel Pierre, auteur du livre Sahara, le grand récit, paru en 2014, retraçant l’histoire climatique, culturelle et politique du grand désert africain.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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