L’océan www

Elwatan; le Jeudi 19 Mars 2009
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Bizarrement, les vingt ans d'Internet sont passés plutôt inaperçus. On s'attendait à de grandes célébrations, du moins à un bilan, des débats, voire une session de l'ONU, pourquoi pas ? Non, rien de tout cela. A part quelques dépêches laconiques, quelques articles récapitulatifs, aucun frémissement notoire du monde pour cet évènement. N'est-ce pas pourtant une des choses les plus déterminantes de l'histoire récente de l'humanité ? N'est-ce pas une des découvertes les plus influentes, touchant les individus comme les collectivités, les entreprises comme les nations ? Il est certain que le monde a présentement plus d’un chat à fouetter : crise économique, conflits larvés ou brûlants, réchauffement climatique… Vers où va-t-on, se demandent les petites gens comme hélas aussi les grands de ce monde ? Et dans cette incertitude, même l'anniversaire du mode de communication le plus extraordinaire de tous les temps paraît insipide. Ravalé à une simple date ce qui, en fait, est une révolution culturelle sans précédent. Se peut-il que nous l'ayons tellement intégrée pour qu'elle paraisse si anodine ? A moins que nous ne voulions pas voir tout ce qu'elle implique de bouleversements à la fois positifs et négatifs ? Internet, après tout, comme tout espace public - une rue, un village, une ville - peut être autant le lieu des vertus que celui des vices, celui de l'intelligence comme celui de la bêtise la plus crasse, celui des ouvertures comme celui des menaces sur la liberté. Reconnaître cela, c'est affirmer la banalisation de ce média, désormais le plus puissant de tous. Et pourtant, ce faisant, comment ne pas s'inquiéter que l'on n'y réfléchisse pas plus ?

Dire qu'à peine deux décennies auparavant - le temps qu'une fillette devienne une jeune femme -, nous nous écrivions encore des correspondances. Out nos enveloppes timbrées à la salive, nos boîtes aux lettres (sauf pour les factures, les convocations et la publicité) et les charmes épistolaires ! Un monde est passé qui a vu, il y a deux ans, partir l'ultime télégramme des Postes U.S. avant que le service ne ferme définitivement, lui qui avait accompagné la conquête de l'Amérique et battu les signaux fumigènes des Indiens dépossédés de leurs prairies. Nostalgies bien sûr, bien fragiles face au rouleau implacable de l'efficacité, de la rapidité, de la flexibilité et de tous les « ités » qui rythment la marche forcée du monde. Il y a certes un grand bonheur à envoyer ou recevoir sur le champ un message, à franchir allègrement toutes les distances possibles et imaginables, à courir à travers les prairies - virtuelles- de l'information, à glaner des données, des faits, des images et à ressentir cette impression de légèreté sidérale en ricochant tel un galet à fleur d'eau sur les vagues que dessinent les www du seul océan encore relativement ouvert. A part cela, comment ne pas y voir une triste compensation à la fermeture de plus en plus stricte des frontières réelles et à la limitation lamentable des échanges vivants entre les humains où se forme la véritable culture ?

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Ameziane Ferhani

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