La catastrophe de Fukushima relance le débat : Les atouts du nucléaire remis en question

Elwatan; le Lundi 11 Avril 2011
1


Un gel des nouveaux projets nucléaires dans le monde paraît inévitable, comme après Tchernobyl, en 1986, estiment les observateurs. Nobuo Tanaka, le président de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), a exprimé ses craintes de voir les événements au Japon retarder le développement de l’énergie nucléaire dans le monde.
«J’invite à la patience jusqu’à que ce que nous ayons suffisamment d’informations disponibles pour passer en revue les problèmes apparus dans la centrale japonaise afin d’en tirer des enseignements pour le rôle futur de l’énergie nucléaire», a-t-il déclaré mardi dernier. Il a souligné «son rôle important pour la sécurité énergétique et pour l’avènement d’une économie peu carbonée». Aujourd’hui, le faible coût de production du nucléaire, mis en avant par ses partisans est contesté par plusieurs experts pour qui le vrai prix de l’atome est sous-évalué.

Les opposants au nucléaire considèrent par ailleurs qu’avec une part de 16 à 17% de la production d’électricité dans le monde, ce dernier peut très bien s’en passer. «Peu probable», rétorquent certains analystes. Le magazine français Investir explique cela par «l’instabilité politique des pays du Moyen-Orient, producteurs de pétrole qui fait peser des risques sur les approvisionnements mondiaux». Il ajoute que le nucléaire permet d’obtenir des tarifs compétitifs pour l’électricité dans les pays dépourvus d’énergies fossiles».
Mais c’est justement cet avantage du coût qui est aujourd’hui remis en question. Selon l’Office européen des statistiques Eurostat, le consommateur français paye son électricité 25% moins chère que le prix moyen dans l’Union européenne. Mais, selon l’AFP, le lien entre énergie nucléaire et électricité bon marché n’est pas évident. La preuve, en Belgique, où 52% de l’électricité est d’origine nucléaire «les prix sont parmi les plus élevés du continent». La faiblesse des tarifs de l’électricité en France est «due en partie au fait que l’investissement (dans le parc nucléaire) est amorti», remarque Jean-Marie Chevalier, professeur à l’Université de Paris-Dauphine, cité par l’agence de presse française. Les 58 réacteurs français ont été construits il y a près de 25 ans en moyenne et EDF a rentabilisé son investissement depuis. Selon lui, les tarifs actuels de l’électricité, fixés par le gouvernement, sont surtout «artificiellement bloqués et ne couvrent pas les coûts de renouvellement du parc». EDF estime le coût complet du nucléaire français, de la construction au démantèlement des centrales, à 46 euros par mégawatt/heure. C’est 48% de plus que le prix actuellement payé par le consommateur (30,9 euros/MWh), tel qu’il a été évalué par la Commission de régulation de l’énergie.


Le nucléaire plus coûteux que le gaz ?


 «Le nucléaire a besoin du soutien de l’Etat pour exister», affirme Sophia Majnoni, de l’association écologiste Greenpeace, estimant que «des coûts n’ont jamais été reflétés dans le kilowattheure électrique». Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de mars 2010 a montré qu’aucune technologie ne disposait d’un avantage économique permanent. Le nucléaire n’est l’énergie la plus compétitive qu’en cas de taux d’intérêt faible (5%). Sinon, les centrales au charbon et au gaz l’emportent, même en cas de taxation des émissions de CO2 à 30 euros la tonne. Les centrales nucléaires réclament en effet des investissements colossaux (de l’ordre de 5 à 6 milliards d’euros pour un EPR), qui représentent la majeure partie du coût de l’électricité produite, précise l’AFP. Or «certaines expériences n’ont pas été encourageantes en termes de coût et de calendrier de construction, comme pour la centrale (EPR d’Areva) en chantier en Finlande», notaient des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans une étude en 2009. Ils concluaient à un coût plus élevé du nucléaire par rapport au gaz et au charbon aux Etats-Unis. Dans les pays où les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) sont abondantes et où les tarifs de l’électricité ne sont pas fixés par l’Etat, le nucléaire est en effet beaucoup moins compétitif, estime-t-on. Stephane Lhomme Président de l’Observatoire du nucléaire en France affirme que «produire de l’électricité avec des centrales nucléaire est excessivement cher. Il n’y a qu’en France que l’on croit l’inverse». Selon lui, «la plupart des projets de nouvelles centrales sont retardés, gelés ou annulés un peu partout dans le monde».


Aubaine pour les énergies renouvelables


La méfiance naissante vis-à-vis du nucléaire pourrait servir les énergies renouvelables. Rupesh Madlani, spécialiste des énergies renouvelables chez Barclays Capital à Londres, cité par le Figaro, a affirmé que «les événements au Japon pourraient entraîner un investissement accru dans les projets éoliens ou solaires, de l’ordre de 10% par an pendant les deux prochaines années», estime «Effet opportuniste» pour les énergies renouvelables. Pour Louis Boujard, analyste, estime quant à  lui qu’«un changement radical du bouquet énergétique mondial n’est pas envisageable à long terme», considérant que le secteur des énergies renouvelables bénéficie en Bourse d’un «effet opportuniste», même s’il pourrait gagner des points auprès de l’opinion publique et des gouvernements. «Des arbitrages pourraient en effet favoriser le secteur et on peut envisager un développement plus important que prévu des alternatives vertes». Pour M. Madlani, le gaz sera certainement le plus grand bénéficiaire d’un éventuel coup de frein sur le nucléaire, car sa combustion dégage deux fois moins de CO2 que le charbon. Mais pour rester en conformité avec les scénarios de lutte contre le changement climatique, la consommation de gaz elle-même doit décroître à partir de 2020-2025, rappelle-t-il sur les colonnes du Figaro.


D’autres analystes attirent l’attention sur les risques que pourrait engendrer sur le climat, un retour en arrière dans le développement de cette énergie. Cédric Philibert, spécialiste des énergies renouvelables, estime que ce qu’«il faut éviter, c’est qu’un ralentissement du développement du nucléaire se traduise par un retour aux fossiles». L’économiste Patrick Artus, directeur des Etudes économiques de Natixis, a déclaré à la presse française que si les pays émergents remettaient en cause leur choix d’augmenter leur parc nucléaire, cela aboutirait à «une quadruple conséquence», dit-il, avec «une réduction de 2 points du nucléaire dans le mix énergétique mondial, une progression en sens inverse de la part du gaz (20% aujourd’hui) et surtout du charbon (41%), notamment à cause de la Chine, où les deux tiers de l’électricité proviennent de centrales thermiques ; une augmentation des émissions de CO2 de 4% ; et, enfin, une explosion des prix». Aujourd’hui, le prix de l’électricité produite au gaz est déjà 70% plus élevé que celui de l’électricité nucléaire ; et pour celle issue du charbon, il est même 100% plus élevé. Depuis la catastrophe de Fukushima, le prix du charbon a augmenté de 15% et celui du gaz a été multiplié par 2,5.

 

Categorie(s): point de vue

Auteur(s): Safia Berkouk

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..