La chronique de Maurice Tarik Maschino : langue de bois

Elwatan; le Jeudi 5 Decembre 2013
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Les politiques se plaignent souvent de l’indifférence des peuples, qui ne croient guère à leurs discours et se moquent de leurs promesses. Mais pourquoi les peuples les prendraient-ils au sérieux ? Les dirigeants font semblant de leur parler, mais la langue qu’ils utilisent n’a nullement pour fonction de les éclairer. Les citoyens le savent si bien que dans tous les pays ils dénoncent ce qu’ils appellent en allemand la Betonsprache (langue de béton), en italien le politichese, en Russie le jiéliéznibétoni iazik (la langue de béton armé), en chinois le guan qiang (le «ton du mandarin») et en français la langue de bois.

La langue de bois, explique Christian Delaporte dans un ouvrage très documenté, a pour fonction de «dissimuler la pensée de celui qui y recourt pour mieux influencer et contrôler celle des autres». Elle n’informe pas, elle camoufle, elle ne dévoile pas le réel, elle le travestit, elle n’argumente pas, elle affirme sans preuves, elle n’incite pas à la réflexion, elle l’empêche : catégorique, elle ne s’adresse pas à la raison, elle dit ce qu’il faut penser et elle veut être crue.

D’un usage systématique dans les pays de dictature, comme l’Union soviétique d’hier ou «l’Afrique des autocrates» d’aujourd’hui, «soutenue par des puissances occidentales, France en tête», la langue de bois est une pratique courante, et au plus haut niveau : présidentiel, dans les pays dits démocratiques.

D’abord menée en Afghanistan par les Etats-Unis — où l’intervention militaire fut baptisée Justice infinie… —, poursuivie en Irak, la guerre fut présentée aux citoyens américains comme «une croisade» à l’encontre d’un pays qui possédait, selon Washington, des «armes chimiques et biologiques». Faute de les trouver, et pour cause, la Maison-Blanche accusa Saddam Hussein de vouloir se procurer l’arme atomique –  et la «croisade» continua : de «frappes chirurgicales» en «dommages collatéraux», autrement dit de bombardements en massacres de populations civiles, l’Irak fut mis à feu et à sang.

Comme l’Algérie, de 1954 à 1962, où près de 500 000 hommes furent chargés d’en finir avec les «événements»  qui, d’«opérations de maintien de l’ordre»  en «entreprise de pacification» des «rebelles» ne furent jamais présentés pour ce qu’ils étaient : une guerre de reconquête. Il fallut plus de 40 ans aux autorités françaises pour admettre, en 1996, qu’il s’agissait bien d’une guerre.

Les pays «démocratiques» disposent pourtant d’une opposition susceptible, en principe, de dénoncer les mensonges du pouvoir. Certes, et des journaux, souvent poursuivis pour «atteinte au moral de l’armée», s’en chargèrent. Mais le personnel politique de gauche fit preuve de pleutrerie ou d’aveuglement, et l’on se rappelle qu’élu pour faire la paix en Algérie, le socialiste Guy Mollet se fit accorder par le Parlement des pouvoirs spéciaux pour en finir avec les «terroristes». A peine libérés, les Algériens furent soumis à un autre matraquage idéologique : la guerre devint une «révolution», qui se faisait «par le peuple et pour le peuple», pendant que des castes et des clans confisquaient les postes de direction et faisaient main basse sur les richesses nationales. Peu après, un colonel s’empara du pouvoir et présenta son coup d’Etat comme un «redressement révolutionnaire».

De nouveau «en responsabilité», comme ils disent, les socialistes français manient comme autrefois la langue de bois. Esquivent les questions gênantes — «La justice est saisie», répondent-ils aux journalistes qui évoquent certaines «affaires» —,  mentent effrontément — «Je ne suis candidat à rien», affirment ceux qui ne songent qu’à devenir président — seul «l’intérêt de la France», et non le leur, bien sûr, les mobilise. Fréquentes sont les petites phrases qui disqualifient sans preuves l’adversaire — «Vous êtes l’homme du passé», lance Giscard d’Estaing à Mitterrand, qui lui renvoie : «Vous êtes ‘‘l’homme du passif’’ ».

Les slogans tiennent lieu d’argumentation — «Aujourd’hui plus que jamais», «Le changement, c’est maintenant». Abondent également les mots creux — «audace», «avenir», «modernité», «valeurs», «dialogue», «concertation»… Tous ces discours n’ont qu’une
fonction : formater l’opinion et le langage des citoyens, en faire des perroquets, polluer toute réflexion et bloquer tout désir de réfléchir.
Mission en grande partie réussie : assénés de discours en discours, les mensonges de la langue de bois finissent par marquer les esprits : les citoyens reprennent souvent à leur compte, sans même s’en apercevoir, les mots piégés du pouvoir et s’en font inconsciemment les porte-parole. Bien des sympathisants socialistes «expliquent», à la façon de F. Hollande, qu’un changement de politique «prend du temps», qu’il faut «être patient et confiant»… S’identifiant inconsciemment à leur président, ils lui empruntent sa langue de bois.
Une langue qui, aujourd’hui, se «démocratise» et s’inspire des émissions télévisuelles les plus appréciées : décontracté, familier même, l’homme politique fait volontiers de l’humour et n’hésite pas à chanter. La plupart des citoyens, disent les sondages, ne sont pas dupes et, si harmonieuse soit sa voie, trouvent qu’il chante faux.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Maurice Tarik Maschino

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