La faiblesse de l’investissement privé n’est pas une fatalité

Elwatan; le Lundi 7 Janvier 2013
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Cette contribution a plusieurs objectifs. Elle va d’abord décrire deux anomalies du système de crédit du pays. Elle abordera ensuite la faiblesse de l’investissement privé, en montrant le lien entre cette faiblesse et les anomalies du secteur de crédit et les différentes actions à mener pour y remédier.

Les banques publiques en position dominante

Le système bancaire algérien est dominé par les banques publiques qui représentent près de 88% du marché en termes de bilan. Les taux de rémunération des dépôts et des crédits pratiqués par ces banques montrent qu’elles ne se font pas concurrence. En effet, ces taux sont très proches les uns des autres et permettent des marges de gains très importantes. Les actions de ces banques sont d’une manière ou d’une autre coordonnées, de sorte que ces banques publiques se comportent comme une seule banque.

Cette banque est en position très dominante sur le marché, avec plusieurs privilèges, en particulier la garantie de récupérer les dépôts des agents institutionnels comme Sonatrach et les caisses des retraités. Elle a donc un accès à un financement peu coûteux puisque les dépôts à vue (54,8% du total des dépôts en 2011) ne sont pas rémunérés et que les dépôts à terme sont rémunérés 2%, alors que les banques privées rémunèrent les dépôts à terme (37% du total de leurs dépôts en 2011) 3 à 4% parce qu’elles n’ont pas accès aux déposants institutionnels.  

La banque publique qui domine le marché fixe les grandes règles du crédit, incluant celles des banques privées qui doivent s’ajuster par rapport à la banque dominante. Ces règles présentent deux anomalies qui ont des conséquences désastreuses sur l’investissement privé et la croissance économique.

La première anomalie est que la différence entre les taux de crédit (autour de 6,75%) et la rémunération des dépôts (2%) pratiquée par la banque publique est exorbitante. Cette différence est plus grande chez les banques privées (elle peut atteindre 7%). Ceci prouve que les banques publiques ne se font pas de concurrence et font en fait facilement des bénéfices importants. Les statistiques de la Banque mondiale montrent que cette différence place l’Algérie dans la même catégorie que l’Albanie, l’Arménie et l’Ouganda.

La seconde anomalie est que la courbe des taux de crédit est plate, c’est-à-dire que la banque publique impose le même taux annuel quelle que soit la durée du crédit. Normalement, plus la durée du crédit est longue, plus le risque de non-remboursement (risque de défaut) est élevé. Les taux des crédits à longue durée devraient donc être plus élevés que les crédits à court terme afin de compenser le risque de défaut (le risque d’inflation augmente en général cette différence).Une autre anomalie est la faiblesse de la rémunération des dépôts à terme (2%), qui a des conséquences graves sur l’inflation.

De la faiblesse de l’investissement privé

Abordons maintenant le problème de la faiblesse de l’investissement privé. Commençons par analyser les chiffres des crédits distribués par les banques au secteur privé. Selon le dernier rapport annuel de la Banque d’Algérie (BA), le montant total des crédits en 2011 était de 37 milliards d’euros (en augmentation de 14% par rapport à 2010) parmi lesquels 19,8 milliards d’euros ont été distribués au secteur privé, en augmentation de 9,4% par rapport à 2010.

Néanmoins, ces chiffres flatteurs doivent êtres relativisés car il faut tenir compte de l’inflation et surtout du PIB. Le PIB est passé de 120,5 milliards d’euros en 2010 à 143,8 milliards d’euros en 2011, soit une augmentation de 19,4%. Le déflateur du PIB, qui est différent de l’inflation, était de 16,6 pour l’année 2010, ce qui explique que l’accroissement réel du PIB de 2010 à 2011 soit de 2,5%. C’est pourquoi il vaut mieux rapporter les montants du crédit par rapport au PIB. Ainsi, le ratio du crédit alloué au secteur privé par rapport au PIB était de 12,8% en 2008 ; 15,9% en 2009 ; 15% en 2010 et 13,8% en 2011. L’accroissement du ratio des crédits au secteur privé par rapport au PIB entre 2010 et 2011 est donc légèrement négatif. On peut dire que ce ratio est relativement stable depuis quatre années et autour de 15%. Le ratio algérien est donc très faible par rapport aux standards internationaux.

Les deux anomalies décrites ci-dessus jouent un rôle de premier plan dans la faiblesse des crédits distribués au secteur privé. Le fait que la différence entre le taux de crédits et de rémunération des dépôts à terme soit élevée procure facilement beaucoup de bénéfices aux banques publiques et privées. Ceci n’incite pas les banques à prendre des risques en prêtant plus à des projets créateurs de richesses qui sont nécessairement risqués. Cette différence est élevée parce que les banques ne se font pas concurrence. Par manque de concurrence, les banques algériennes font d’énormes profits sur le dos des épargnants et des entrepreneurs. Il est très surprenant d’entendre la BA appeler à plus de concurrence dans certains secteurs, comme celui des produits agricoles frais, alors que le secteur dont elle est en charge présente un manque flagrant de concurrence.

A mon avis, cette différence élevée est le problème numéro un du système bancaire algérien. Ce n’est ni la taille des banques publiques ni le fait que les banques privées soient à capitaux étrangers. La structure plate de la courbe des taux (seconde anomalie) incite les banques publiques (et par ricochet les banques privées) algériennes à prêter à court terme. Malheureusement, les projets industriels nécessitent des prêts à moyen ou long terme. Ce sont les importations qui nécessitent des prêts à court terme (un an ou moins).

Sans surprise, les banques publiques et surtout privées prêtent beaucoup à court terme, soit 31,3% pour les banques publiques et 68,5% pour les banques privées. En plus de financer l’importation qui ne créé pas de richesses, une autre conséquence de l’abondance des prêts à court terme est que cet argent est réinjecté rapidement dans les banques, ce qui amplifie l’excès de liquidités des banques.Il est important de noter que la BA dispose des données des crédits alloués au cours des dernières années à partir desquelles il serait facile de calculer la différence entre les taux de crédits et de dépôts ainsi que la courbe des taux si les marchés étaient concurrentiels et compétitifs.

Ainsi, les deux anomalies du système de crédit faussent les incitations des banques et les poussent à ne pas prendre de risque en prêtant peu et à court terme. Il existe un indicateur approprié pour mesurer la prise de risque des banques. C’est leur ratio de solvabilité. Les ratios de solvabilité des banques algériennes sont extrêmement élevés, reflétant une prise de risque faible de leur part. Ce ratio est de 22,8% pour les banques publiques, de 31,1% pour les banques privées, et la palme revient à la BEA (44%). Les accords de Bâle veulent imposer un minimum de 8%.

Des dirigeants de banques algériennes ont publiquement exprimé leur satisfecit de ces chiffres. C’est terrible pour l’économie du pays. De la même manière, l’affirmation selon laquelle le ratio de solvabilité des banques algériennes est élevé car elles ont des fonds propres élevés est fausse. En économie et en finance, on considère des ratios pour avoir un repère, par exemple on compare souvent les dépenses ou les crédits par rapport au PIB. Dans le cas du ratio de solvabilité, le repère est le capital de la banque. Le ratio de solvabilité compare donc des banques qui ont le même capital.  Il est très surprenant de constater que le ratio de solvabilité des banques privées (31,1%) est supérieur à celui des banques publiques.

La raison est simple : les banques privées prêtent énormément à court terme (68,5% contre 31,3% pour les banques publiques) pour financer principalement les importations. Or, les crédits à court terme (en particulier pour le financement des importations) ont un défaut de non-remboursement beaucoup plus faible que les prêts à moyen ou long terme. Il y a évidemment d’autres raisons que les deux anomalies qui expliquent la faiblesse de l’investissement privé. Il y a évidemment les problèmes du foncier et de la pénalisation de l’acte de gestion des banquiers qui ont été largement abordés.

Crédit et inflation

En économie, les prix sont toujours importants et interagissent avec les quantités (montants des crédits distribués). Une des lois les plus fortes et les plus robustes de l’économie est qu’une baisse des prix (coût du crédit) augmentera les quantités vendues (montants des crédits distribués) pour des produits comme les prêts bancaires. Le vrai prix du crédit doit être calculé par rapport à l’inflation. Jusqu’à 2011, l’inflation était en moyenne de 4%, le taux des prêts publics était en 2011 de 6,75%. Ainsi, le vrai coût des prêts publics était de 2,75%, alors qu’ils sont de 3% et 3,5% au Maroc pour les prêts à 5 et 15 ans, et beaucoup moins pour un pays développé comme la France (1,2% pour les prêts à 5 ans).

Les prix des prêts des banques publiques algériennes sont donc élevés mais comparables aux banques marocaines. C’est une autre histoire pour les banques privées algériennes dont les coûts atteignent les 5 à 7,5% (taux des prêts de 9 à 11,5% moins le taux de l’inflation). C’est énorme. Pour qu’un projet puisse rembourser un tel prêt, il doit être extrêmement rentable ou disposer d’un apport de capital très élevé.

Notons que l’année 2012 est très différente. L’inflation est déjà à 9,1%. Les prêts bancaires sont donc une aubaine en termes d’investissement car leurs taux sont inférieurs à l’inflation, particulièrement les prêts auprès des banques publiques. Plusieurs annonces ont été faites indiquant une forte hausse des prêts au secteur privé. Il est par contre prématuré d’en tirer des conséquences tant que les chiffres complets de l’année 2012, incluant le PIB, ne sont pas publiés.

Il est aussi impératif d’augmenter la concurrence entre les banques. Comme le secteur public est dominant (88% en termes de bilan), il faut agir sur ce secteur en diminuant sa taille ou en le réorganisant. Il faut réaliser que la BEA ne prête que la moitié de ses dépôts. Ainsi, elle n’utilise pas près de 10 milliards d’euros, soit 1,5 fois le total des dépôts auprès des banques privées !
La première solution est de relancer les projets de privatisation de certaines banques publiques (BNA et CPA) discutés en 2005.

La seconde solution est de permettre (et non pas obliger) aux agents institutionnels comme Sonatrach de déposer une partie de leur trésorerie dans les banques privées. Ceci diminuera le poids des banques publiques dans l’économie et créera plus de concurrence entre toutes les banques. Les taux de rémunération et de crédits des banques publiques et privées seraient plus proches les uns des autres. Les banques publiques seraient obligées d’être plus efficaces et normalement les gagnants devraient être les épargnants et les entrepreneurs. En tout cas, il faut absolument réduire la taille de la BEA qui présente un risque systémique pour la stabilité du système financier du pays. Elle est trop grande. Pour réduire la taille de la BEA, il faut permettre à Sonatrach de déposer une partie de sa trésorerie dans une autre banque publique ou de disposer d’un compte en devises géré ailleurs qu’à la BEA.

Plus généralement, il faudrait permettre à Sonatrach et aux grands déposants institutionnels de gérer leur trésorerie de manière active, puisque les chiffres publiés ainsi que l’accord signé en juillet dernier entre Sonatrach et la BEA suggèrent qu’une bonne partie de l’argent de Sonatrach est déposé à vue et donc sans rémunération. Pour conclure, le Gouverneur de la Banque d’Algérie a appelé lors de son passage à l’Assemblée Nationale les banques commerciales à jouer plus efficacement leur rôle d’intermédiaire financier pour accroître la croissance.

Pour que cet appel ne reste pas un vœu pieux, les pouvoirs publics doivent s’attaquer d’urgence aux anomalies du système bancaire afin de modifier les incitations des banques.  La priorité des priorités est de diminuer la différence entre les taux de crédits et de rémunérations des dépôts à un an qui ne doit pas dépasser 1%. Il faut aussi modifier la courbe des taux pratiqués par les banques publiques pour rendre les prêts à moyen et long terme aussi rentables que les prêts à court terme pour les banques. Ceci les amènera ainsi que les banques privées à prêter plus à long terme, c’est-à-dire à financer les projets productifs. Enfin, augmenter au maximum la concurrence entre les banques publiques et privées tout en diminuant les risques systémiques sera bénéfique pour l’économie du pays.

 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Nour Meddahi : professeur d’économie Université de Toulouse

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