La littérature algérienne de langue arabe star du SILA

Elwatan; le Vendredi 30 Octobre 2015
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Tahar Ouettar, Abdelhamid Behadouga et Ahmed Réda Houhou ne sont plus là. Leurs œuvres sont parfois méconnues des jeunes lecteurs. Il est rare de trouver dans les librairies Ghada Oumou el Qora (Houhou), Al Chamaâ oua dahaliz (Ouettar) ou Nihayatou al Ams (Benhadouga). Aucun effort n’a été fourni pour réediter ses incontournables classiques de la littérature algérienne. Qui a la charge de la sauvegarde de la mémoire littéraire algérienne ?

Il n’y a pas encore de réponses. Peu d’écrits existent sur le parcours créatif de Ouettar, Benhadouga, Houhou voire Malek Haddad, Noureddine Aba ou Mohamed Dib. Les éditions Maqamat et l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG) viennent de prendre l’initiative d’éditer des textes complets de Ahmed Réda Houhou sur le théâtre et sur la littérature.

Cela comble un vide, mais ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui, Rachid Boudjedra, qui fêtera ses cinquante ans d’écriture au Salon international du livre d’Alger (SILA), ne publie plus de roman en langue arabe malgré son attachement à la langue de Amrou Ibn Othman Sibawaih. Waciny Laredj et Amin Zaoui continuent d’écrire, explorant les thématiques des tourments actuels du Monde arabe, des grands changements sociopolitiques, des ratés de l’histoire, du poids des traditions, de la modernité, de la femme, des échecs répétés et de l’avenir incertain.

Anti-traditionaliste

Waciny Laredj, qui préfère éditer ses livres à l’étranger, revient cette année avec 2084, el Arabi el Akhir (2084, le dernier arabe) avec déjà un début de polémique avec Boualem Sansal sur le titre du roman et sur son contenu. Et Amin Zaoui sera présent, notamment, au SILA, avec son dernier roman Qabla el Hobi bi Qalil (Peu avant l’amour) et avec un roman révisé, Wa yashou al harir  (La soie se réveille). Habituellement, Amin Zaoui aborde la saison littéraire avec deux romans, l’un en arabe, l’autre en français. En 2014, il avait publié Le Miel de la sieste en français et Al Malika en arabe.

Dans les pays arabes, Ahlam Mosteghanemi et Fadéla El Farouk enregistrent actuellement des records d’audience. Véritables combattantes pour les libertés, ces deux romancières, fort respectées de leur lectorat, continuent d’explorer l’univers littéraire, cassant barrières et portières en cours de route. Ahlam Mosteghanemi et Fadéla El Farouk élèvent la voix avec courage, heurtant parfois les gardiens «permanents» de la bonne conscience et des bonnes mœurs.

La littérature anti-traditionaliste de Ahlam Mosteghanemi et Fadéla El Farouk trouve un écho auprès du jeune lectorat arabe prêt à sauter les verrous. Iktichafou al Chahwa (La découverte du désir) de Fadéla El Farouk n’a pas plu à certains critiques arabes en raison de l’évocation du sexe et du corps féminin. Même réaction ou presque à la sortie des romans de Ahlem Mosteghanemi, Dhakiratou al Jassad (Mémoire de chair) et Abir sarir (Passager d’un lit). Cela n’empêche pas que les romans de Ahlem Mosteghanemi sont actuellement les livres les plus vendus dans les pays arabes. Autant parler d’un phénomène littéraire.

Viol

«Dans les pays arabes, l’écrivain meurt de faim lorqu’il échoue, enrichit les autres lorsqu’il réussit», a estimé Ahlem Mostaghenemi, dont l’œuvre littéraire a été saluée par le grand poète syrien Nizar Qabani. «J’ai grandi entre deux univers, deux pères, deux continents, deux pays, deux villes. Ma rébellion est née de cette situation, cet environnement. J’ose dire parfois que je n’aime personne !» a soutenu, pour sa part, Fadéla El Farouk qui est établie au Liban.

Selon elle, le Liban lui a donné la liberté que l’Algérie ne lui a pas permis d’avoir. «Je défie chaque Algérienne de me dire qu’elle peut sortir la nuit en Algérie sans être harcelée ou agressée. Encore écolière, les garçons me lançaient des pierres, sinon des boules de neige. Cette situation n’a pas changé», a-t-elle déclaré. La romancière a toujours dénoncé certaines lois dans les pays arabes qui forcent au mariage les femmes qui ont subi un viol. «Je me raconte dans mes livres.

Je suis derrière chaque personnage. Il y a le bien et le mal dans chaque être humain. Je peux dire toujours que ma liberté est violée à chaque fois pour la simple raison que je suis une femme, sinon une femelle. Je ne dois pas aller là-bas, je ne dois pas m’asseoir ici, je ne dois pas m’habiller de cette manière, je ne dois pas parler de cette façon...», a relevé Fadéla El Farouk, qui sera présente au SILA et publiera bientôt à Beyrtouth un recueil de poèmes, Fi Hobi Qidis (De l’amour d’un homme saint).

Ahmed Tibaoui avait fait sensation en 2014 avec son roman Mawt Naîm (Mort douce) paru aux éditions El Ikhtilaf à Alger et Al Dhifaf à Beyrouth. Le livre raconte l’histoire d’une femme partagée entre l’illusion, l’espoir et l’échec. Une femme contemporaine qui a rêvé d’un autre destin, d’une autre existence, d’un autre délire. Mawt naîm a obtenu le troisième prix Tayeb Salih du meilleur roman arabe.

Liberté

Les éditions Al Ikhtilaf, nées d’une association culturelle, travaillent depuis 2003 avec Al Dhifaf. «Nous proposons des textes et des auteurs. L’impression se fait à Beyrouth et la distribution pour le Monde arabe se fait à partir de cette ville. Entre 2003 et 2014, nous avons produit 500 titres. C’est pratiquement une révolution», a souligné Assia Moussaï, responsable des éditions.

Le catalogue d’Al Ikhtilaf est riche en ouvrages sur la philosophie, la sociologie, la critique littéraire, le théâtre, les nouvelles et les romans. «Nous faisons aussi beaucoup de traduction du français vers l’arabe. Le lecteur arabophone algérien ne s’intéresse pas qu’au livre religieux ou au livre de cuisine. Ce n’est pas vrai. Chaque année, nous sommes présents au Salon international du livre d’Alger et chaque année, notre public s’élargit. Nous avons crée une seconde maison d’édition, Hakaya, spécialisée en littérature de jeunesse.

Ces trois dernières années, nous avons constaté un retour vers le roman», a relevé Assia Moussaï. Amel Bouchareb, révélée l’année dernière par un recueil de nouvelles, Alayha thaltha achar, revient cette année avec un roman qui sucite déjà un petit débat parmi les connaisseurs de la jeune littérature algérienne, Sakarat Nadjma, paru aux éditions Chihab. «Je n’aime rien imposer aux lecteurs.

Je leur laisse la totale liberté d’imaginer, de tirer les conclusions, de plonger dans le texte sans rien lui suggérer. Pour moi, mettre un point final à un texte littéraire signifie que la mission de l’écrivain est terminée, commence alors celle du lecteur dans l’interprétation dans le sens le plus large. C’est ce qui fait la beauté de la littérature. La littérature n’est pas une science exacte. Elle offre la liberté de penser», nous a expliqué Amel Bouchareb, qui considère la nouvelle comme un exercice pour aller vers l’écriture romanesque.

Obsessions

Hadjer Kouidri, très discrète, continue son petit bonhomme de chemin. Après le succès de Nawras Bacha, consacré par un grand pix littéraire arabe, Hadjer Kouidri revient avec Erraïs, un roman qui plonge dans l’Algérie ottomane de 1791, paru chez Al Ikhtilaf et Al Dhifaf. Hadjer Kouidri, qui se distingue par une écriture imagée et vivace, a fait de la «grande histoire» un domaine vaste de création. Erraïs dresse un portrait de Raïs Hamidou à travers son entourage, une narration polyphonique qui tente de rendre de justice à un homme toujours méconnu des siècles après sa mort.

Marginalisation

Samir Kacimi — un nom qui compte dans la littérature algérienne écrite en arabe — n’a pas peur pour la liberté d’expression dans l’écriture romanesque en Algérie. «C’est domaine où l’on peut dire beaucoup de choses. Le problème peut venir de la mauvaise distribtion des livres ou de l’exclusion des écrivains. Pour moi, ce qui a été qualifié d’’écriture de l’urgence’ (des années 1990, ndlr) n’a pas apporté grand-chose au roman algérien écrit en arabe.

Les obsessions de la nouvelle génération d’écrivains en arabe ne sont pas celles des autres générations. Cela apparaît clairement dans la construction littéraire et artistique des romans ou des nouvelles. La littérature algérienne est aujourd’hui plus représentée par les jeunes écrivains que par ceux ayant une certaine notoriété», a analysé Samir Kacimi, auteur de plusieurs romans de qualité comme Yaoum Rai lil Mawt (Belle journée pour mourir), Fi achki Imraatin Akir (pour l’amour d’une femme stérile), Halabil et Al Halem (le rêveur).

Samir Kacimi construit ses romans à partir du réel, densifie l’imaginaire par une poésie d’une rare beauté, servie par une langue contemporaine épurée. Bachir Mefti, qui a fouillé dans les profondeurs insondables de ses souvenirs pour écrire ses deux derniers romans, Achbah el Madina el Maktoula (Les fantômes de la ville morte) et Ghorfatou el Dhikrayat (La chambre des souvenirs), partage les mêmes tourments que Samir Kacimi. Ils sont de la même génération, ont subi les douleurs et les chocs des années 1990, ont souffert de la marginalisation, parfois du mépris, et ont décidé de ne plus jamais taire leur colère, leur déception, leur amertume...

La littérature algérienne en langue arabe est également portée par de jeunes écrivains qui puisent dans les océans de la poésie et dans les champs fertiles du roman, à l’image de Mohamed Rafik Taïbi (qui s’est dinstingué avec un livre au langage nouveau, Assifatou al Atifa (La tempête du sentiment, paru en 2014), Aïcha Gahem, Toufik Ouamane, Miloud Yabrir, Aïcha Benour, Smaïl Yabrir, Fatma-Zohra Boularas, Fayçal Al Ahmar, Allaoua Hadji, El Khir Chouar, Abderrezak Boukeba, Lamisse Saïdi... et d’autres encore. L’avenir de la littérature algériene s’écrira en arabe. Les jeunes auteurs font montre d’un grand courage, d’un débordement de folie, d’une intense créativité et d’un fort désir de briser les murs et de dépasser les interdits.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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