La seconde vie du populisme

Elwatan; le Dimanche 6 Janvier 2013
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Fondée sur la négation du conflit politique et sur le refus de voir la société à travers les intérêts qui la divisent, l’idéologie populiste continue encore de guider la politique économique de l’Etat, une politique qui sert, par ailleurs, de principale source de légitimité pour l’élite politique au pouvoir.Cependant, si le populisme est une source de légitimité politique, ses manifestations et ses effets dans le domaine économique sont des plus néfastes. Quelles sont les manifestations économiques caractéristiques du populisme depuis que le pays s’est officiellement fait l’adepte de l’économie de marché ? La réponse à cette question devrait aller au-delà de la simple observation empirique des changements qui s’opèrent dans la codification des rapports sociaux qui se nouent dans le champ économique.

Elle devrait aussi, et surtout, situer ces changements dans un cadre explicatif global dont la problématique générale serait l’identification de l’enjeu principal qu’une transition à une régulation par le marché ne manquera pas de poser à l’idéologie populiste.
Auparavant, il convient de remarquer que si l’idéologie populiste a marqué de son empreinte toute la trajectoire économique et sociale du pays, trajectoire que l’on peut résumer en une tentative de construire une économie à l’abri et à l’encontre des lois du marché qui divisent, c’est sans doute parce que le pays disposait de suffisamment de ressources pour faire face au coût que la négation du conflit économique ne manqua pas de générer. Ces ressources sont constituées de la rente pétrolière. Tant que les revenus du pétrole étaient disponibles en quantités suffisantes, l’Etat ne voyait pas la nécessité de réformer sa façon de conduire les affaires économiques du pays, et l’idéologie populiste continua de servir de fondement solide et exclusif à la politique de développement.

L'intrusion du marché

La crise de 1986 est, de ce point de vue, un événement majeur dans l’histoire économique du pays. Elle imposera fatalement une suite d’ajustements douloureux qui, pour le moins, vont à l’encontre de ce que préconise la conception populiste de l’économie. Les difficultés économiques de l’époque ne tarderont pas à mettre à rude épreuve tout l’équilibre politique et idéologique qui a prévalu jusque-là, au point où d’aucuns voyaient dans ces ajustements une rupture systémique avec le modèle économique antérieur. Bien que la période ait été, sur le plan social, très difficile, il faut observer qu’à bien des égards elle fut aussi très féconde en termes de changements économiques et sociaux.

Cependant le discours, lui, peinait singulièrement à prendre des contours nouveaux dans son expression formelle. L’idéologie populiste avait incontestablement perdu du terrain, mais sa transcription dans le débat économique maintenait toujours la thématique de la sauvegarde de l’indépendance économique nationale contre les menaces de l’extérieur. Durant toute la décennie 1990, le populisme était véritablement en difficulté. Mais c’était sans compter le retournement (heureux ?) de la situation sur le marché mondial du pétrole, marché dans lequel est puisée l’intégralité de la ressource économique du populisme.

L’intrusion du marché dans la régulation sociale n’est pas sans exacerber le conflit de partage du surplus économique, en l’occurrence la rente, entre les différents protagonistes, acculant l’idéologie populiste dans ses retranchements ultimes que sont le symbolique et les représentations. Mais ce conflit entre l’économie et le populisme est dynamique, et son issue incertaine. L’expérience de réformes tentée durant les années 1990 et l’immobilisme institutionnel qui lui a succédé durant la décennie 2000 indiquent clairement que le populisme n’a pas été défait en tant qu’idéologie politique prééminente. Avec les ressources abondantes que le pays engrange grâce au pétrole, il semble que cette idéologie a encore de beaux jours devant elle et les dernières orientations économiques de l’Etat n’en sont que les signes annonciateurs.

A présent, tout semble indiquer qu’un retour aux vieilles recettes des années 1970 et 1980 est en train de s’opérer à petites doses, subrepticement. Ce processus, quand il ne prend pas la forme de mesures remettant en cause les quelques libertés conférées aux agents économiques, n’en exprime pas moins la volonté de restaurer, avec plus ou moins de succès, le contrôle de l’Etat sur les aspects de l’activité économique, qui peuvent se révéler source de conflits ou de menace sur la paix sociale.

La généralisation de la pratique de subvention des prix, le soutien financier systématique au secteur public, pourtant structurellement déficitaire et véritable gouffre financier pour la collectivité, l’instauration de restrictions administratives dans l’accès au commerce extérieur, le recrutement pléthorique dans la Fonction publique, les dépenses publiques d’équipements pour le moins injustifiées et inconsidérés… en sont autant de manifestations. En somme, la pratique économique mise en œuvre ces derniers temps manque de visibilité et le projet économique de l’Etat se révèle, pour reprendre une expression de R. Boudjema, dépourvu d’éléments qui le rendrait «scientifiquement repérable».

Le populisme est, il convient de le rappeler, une doctrine politique qui refuse d’envisager le conflit social et politique. Selon cette doctrine, tout doit être mis en œuvre pour que les conflits entre catégories sociales soient noyés, annihilés ou simplement ignorés. La quête et la sauvegarde de l’unité du peuple sont le principal mobile du populisme. Cette fin justifie la prise de décisions à coût économique exorbitant. L’élément «coût» n’entre pas dans le champ des critères pris en considération lorsque des arbitrages doivent être effectués.

L’évacuation de l’élément économique s’explique par le fait que le populisme est avant tout une doctrine politique : son but est la suppression du conflit, sa négation ou, lorsque cela s’avère plus compliqué, son confinement. Qu’en est-il de la nouvelle orientation économique qui se dessine dans le pays ? S’agit-il, comme certains ont tendance à le penser, d’un patriotisme économique légitime ou d’un retour aux pratiques éculées d’un populisme ravageur ? Quelques éléments suffisent pour se faire une idée sur la nature des changements annoncés. On pourrait évoquer le statut du secteur public et celui de l’échange marchand, ainsi que le rôle éminemment social conféré à la Fonction publique. C’est sur ces terrains, et d’autres, que le populisme semble faire montre de plus de ténacité.

Réhabiliter le secteur public, une entreprise vaine

Depuis quelque temps, l’heure est à la réhabilitation du secteur public industriel comme principal outil de développement économique. Outre son caractère anachronique, une telle option est l’illustration parfaite du retour en force de l’étatisme-populisme dans la conduite des affaires économiques du pays. Lieu où pullulent les comportements de gaspillage, de gabegie et de corruption, traversé, comme aucun autre espace public, par la logique clientéliste, faisant supporter à la collectivité le coût de ses déficits dont personne n’ose imaginer ou dire le montant (Selon le professeur A. Mebtoul, l’assainissement des entreprises publiques aurait coûté au Trésor public plus de 50 milliards de dollars entre 1991 et 2012), le secteur public est le lieu où l’immobilisme a été érigé en règle de gestion. De tous les secteurs d’activité économique, le secteur public est en effet le seul, depuis le début des années 1990, à avoir gardé pratiquement la même configuration de fonctionnement et les mêmes «travers» de non-gestion.

Dans ces conditions, sa réhabilitation n’aurait de signification que si on l’inscrit en droite ligne de la logique populiste/clientéliste qui anime l’action de l’Etat, logique selon laquelle l’existence d’un secteur public n’a d’intérêt que si l’on en fait un instrument de distribution de prébendes à la clientèle politique, un lieu de négation du conflit capital/travail (d’où le refus obstiné d’admettre l’autonomie des organisations syndicales) et un guichet qui sert de lieu de distribution indirecte de la rente, sous forme de «salaires» et autres avantages.

Par ailleurs, la réhabilitation annoncée du secteur public, outre qu’elle indique l’incapacité du décideur à se départir de la vision simpliste de l’économie, selon laquelle il suffit de réunir les composantes physiques de la combinaison productive pour que celle-ci se mette à mouvoir dans le sens souhaité, signifie avant tout le report sine die de la réhabilitation du rapport salarial comme institution centrale de toute dynamique projetée de croissance économique. Dans le contexte mondial actuel, caractérisé par l’exacerbation de la concurrence, au travers notamment l’adaptation des configurations institutionnelles du rapport salarial prévalant dans chaque pays, il est illusoire d’espérer une reprise économique fiable et durable en misant sur un secteur public dont on sait que le fonctionnement repose fondamentalement sur une configuration clientéliste du rapport salarial.

Une économie de marché à l’abri… du marché

L’autre terrain sur lequel le populisme semble montrer des signes de résistance, et depuis peu de reprise en main, est celui du statut conféré, dans les faits, à l’échange marchand. Si la libéralisation opérée au début de la décennie 1990 a considérablement élargi, en institutionnalisant la liberté des prix, le champ de l’échange marchand, il n’en demeure pas moins vrai que de ce champ demeure encore exclu de larges gammes de produits et de services dont les prix continuent d’être administrativement fixés ou réglementés. Il en est particulièrement ainsi du logement et d’autres services, ainsi que de beaucoup de produits alimentaires, dits de première nécessité.

La liste des produits et services, dont les prix sont administrés, ne cesse de s’élargir à tel point que c’est présentement tout l’équilibre général des prix qui s’en trouve altéré. Le rôle régulateur des prix est remis en cause. En réalité, l’étendue de la sphère de l’échange marchand est fonction de la disponibilité de la rente : l’extension de l’échange marchand durant la décennie 1990 fait suite au tarissement de la rente durant cette période, tarissement qui a entraîné la suppression des différentes subventions allouées pour maintenir les prix administratifs. Avec le redressement durable des prix du pétrole, l’Etat semble avoir retrouvé les moyens financiers lui permettant, sinon de réduire, du moins de contenir l’étendue de la sphère de l’échange marchand.

Le populisme voudrait soustraire au marché le rôle de réguler les échanges, car le marché est perçu comme source d’exclusions et d’antagonismes. C’est là une de ses caractéristiques essentielles. Mais ce faisant, il remplace des exclusions par d’autres, et plus grave encore, il «institutionnalise» les comportements de recherche de rentes dans toutes les couches de la société (l’exemple de l’accès au logement est très significatif à cet égard). Un dernier élément permet de prendre la mesure de la permanence du populisme dans le domaine économique : l’accroissement pour le moins inconsidéré, durant ces dernières années, des effectifs de la Fonction publique.

Après la décennie 1990, durant laquelle ces effectifs ont fait l’objet d’une stabilisation — imposée ? — qui s’est poursuivie tout au long des années 2000, la décennie qui s’ouvre inaugure un relâchement périlleux dans la gestion des effectifs et des rémunérations. Même si l’entretien d’une Fonction publique pléthorique est un phénomène spécifique que l’on retrouve dans tous les régimes rentiers, la situation en Algérie semble prendre une dimension alarmante eu égard au coût considérable qu’elle représente pour la collectivité.

A noter que le recrutement pléthorique dans la Fonction publique survient paradoxalement dans une conjoncture internationale marquée par l’adoption, à une large échelle, de plans de rigueur budgétaire et de réduction des effectifs. D’autres éléments peuvent être ajoutés à ceux qu’on vient d’évoquer et qui illustrent tous que si le populisme est d’essence politique, c’est dans le domaine économique qu’il produit les effets les plus dommageables pour le pays. En Algérie, l’idéologie populiste semble avoir trouvé dans la rente la ressource qui lui a permis d’agir à «sa guise», et d’asseoir durablement son emprise sur l’ensemble des aspects de la vie sociale en général, et dans l’économie en particulier.

C’est sans doute ce qui explique pourquoi, depuis la fin des années 1990, le pays semble se contenter de faire du surplace en matière de réformes économiques et sociales. En somme, la rente crée les conditions objectives qui permettent au populisme, idéologie qui en justifie l’usage, de disposer de suffisamment de moyens pour durer, «fossilisant» ainsi la dynamique sociale et retardant, du même coup, l’inéluctable et la nécessaire rupture avec le régime rentier.

Categorie(s): contributions

Auteur(s): Samir Bellal : enseignant Faculté des sciences économiques Université de Guelma

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