Larbi Marhoum. Neveu de Larbi Ben M’hidi : «Aussaresses a été torturé pendant 56 ans»

Elwatan; le Jeudi 5 Decembre 2013
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Larbi Marhoum est le neveu de Larbi Ben M’hidi, ce qui explique son prénom. Ce n’est pas de la flagornerie, mais Larbi est l’un des meilleurs architectes urbanistes que l’Algérie indépendante ait enfanté. Le destin a voulu qu’il signe le superbe bâtiment baptisé l’Historial qui trône au cœur de la rue qui porte le nom de son oncle maternel, oui, la rue Larbi Ben M’hidi, à quelques encablures du MaMa. Quand nous l’avons appelé pour avoir sa réaction sur la mort d’Aussaresses, il lâche, tout de go : «C’est tout un visage honteux de la France coloniale qui s’en va.» Le nom d’Ausaresses, faut-il le rappeler, est attaché à l’exécution de Ben M’hidi, dont il supervisera la pendaison dans une ferme de la Mitidja dans la nuit du 3 au 4 mars 1957.
Tout comme il a été le bourreau de l’avocat Ali Boumendjel, défenestré sous ses ordres d’un immeuble de l’avenue Ali Khodja, à El Biar, le 23 mars 1957. Les deux assassinats ont été maquillés en suicide avant que la vérité n’éclate de la bouche même de leur bourreau, un homme qui avouera, avec un cynisme monstrueux, avoir froidement exécuté toutes les sales besognes des services spéciaux français durant la Bataille d’Alger.

Pour Larbi Marhoum, la mort d’Aussaresses est tout sauf un avis de décès anodin qui orne la rubrique nécrologique. «Mon premier sentiment a été de penser à mon oncle et de me dire que, 56 ans après, c’est le dernier point, la dernière note de ce qu’il a mené comme combat, sa dernière victoire. C’est la dernière bataille que l’histoire a livrée pour lui», dit-il. Larbi en est convaincu : «Aussaresses aura été torturé, tourmenté, par Ben M’hidi jusqu’à sa mort. Il n’aura pas fait la paix avec sa conscience, et 1962 n’a rien arrangé.» «A la limite, Ben M’hidi a subi, je ne sais pas…quatre, cinq ou six jours de supplices, Aussaresses, lui, a vécu 56 ans de torture», appuie-t-il. Et d’asséner :

«On ne peut pas avoir croisé un homme comme Ben M’hidi et en sortir indemne. Je suppose que ça transforme un personnage.» Au-delà du général-tortionnaire, Larbi Marhoum pointe l’usage systématique de la torture sous Massu et consorts, et rappelle que ce système répressif mis en place par la France, ce système sans scrupules, faisant fi de toute morale, et dont Aussaresses a été l’instrument, a été largement reproduit après la Bataille d’Alger. «La France l’a même exporté en Amérique latine. Ils ont tué Ben M’hidi à Alger, ils en ont tué 400 ou 500 en Amérique latine.» «Ce qu’a fait Aussaresses n’est pas une bavure. Il y a une ‘’méthode Aussaresses’’ qui a été théorisée et enseignée dans les plus grandes écoles militaires», note-t-il.

Larbi Marhoum estime que la séquence Aussaresses «est une page sombre de la France des Lumières qui mettra du temps à s’éclaire». Et de mettre l’accent sur «la responsabilité des politiques» dans cet épisode. Il insiste également sur l’impact de cette «page sombre» sur la société française et y décèle un «traumatisme» difficile à dépasser. «Quand on lit les ouvrages d’histoire, on  voit qu’ils (les Français) ont beaucoup de mal avec cela», observe-t-il.

Interrogé sur la réparation qui lui semble être la plus juste à l’endroit de Ben M’hidi, Larbi Marhoum évacue d’emblée le terme de «repentance» : «Cela ne veut rien dire, ces histoires de repentance. Il faudrait juste que de part et d’autre, on écrive l’histoire avec la plus grande honnêteté possible, même s’il est difficile de parler de l’histoire quand elle a été douloureuse, avec objectivité. Je pense qu’on a une histoire commune à partager, et on grandirait à l’écrire de la manière la plus saine et la plus objective. C’est un remède pour eux et pour nous.» Côté algérien, le neveu de Ben M’hidi préfère s’inscrire dans le présent. «Moi je m’interroge plus par rapport à l’Algérie d’aujourd’hui. C’est cet aspect-là qui m’interpelle.

Ces figures de la Révolution, qui avaient une vraie vision pour l’Algérie, est-ce que nous les honorons suffisamment ?» fulmine-t-il. «Quand on voit les commémorations de l’assassinat de Larbi Ben M’hidi, on ne dépasse pas 20-30 personnes. Sincèrement, il me paraît incongru de demander des comptes à la France qui était dans sa logique colonialiste quand nous, nous n’arrivons pas à faire le strict minimum». «Ben M’hidi a fait son devoir. Le premier jour où il a mis le pied à l’étrier, dans les années 1940, il avait la clairvoyance et la lucidité de connaître la fin. Et je pense qu’il n’a jamais rien attendu de personne, même pas de ce qu’il espérait être l’Etat algérien». Il ajoute, apaisé : «Je pense que là où il est, il doit être serein. Il doit peut-être s’inquiéter pour l’avenir de ce pays, mais par rapport à la mission qu’il avait à accomplir, il doit être complètement serein. Et, à la limite, je pense qu’il serait même ‘’amusé’’ de ‘’revoir’’ Aussaresses 56 ans après les faits.»


«Il n’y a pas d’Aussaresses en architecture»


Plutôt que de hagiographie enchantée, Larbi Marhoum considère que la meilleure façon de célébrer la mémoire de nos chouhada est de donner vie au projet pour lequel ils se sont battus. Ben M’hidi et ses compagnons d’armes «avaient dessiné un projet pour l’Algérie. Qu’est-il devenu aujourd’hui ? Est-ce qu’on peut en faire le bilan ? Qui parle de ce projet-là ? On a réduit la Révolution algérienne à des histoires de personnes, de batailles et de faits de guerre. On en a fait une épopée. Mais derrière ces gens-là, il y avait un vrai projet pour l’Algérie. Il y a donc tout un pan de cette histoire qui reste à écrire et une vision à éclairer. Pour moi, ces gens ont conçu un projet fondamentalement moderne, universel et humaniste dans lequel peuvent s’intégrer tous les éléments de l’identité algérienne, un projet dans lequel l’Algérie était profondément arrimée au XXIIe siècle, et ce, dès les années 1950». Selon Larbi Marhoum, porter ce projet «est la meilleure manière d’honorer la mémoire de Ben M’hidi».

Pour sa part, continuer l’œuvre de Ben M’hidi c’est engager le combat pour une Algérie moderne. Et cela passe, dans une très large mesure, par «la bataille de l’urbanisme». Larbi nous parlera passionnément, en ce sens, de son œuvre à lui : l’Historial : «Ce bâtiment a été dessiné pour raconter l’histoire ou les histoires d’Alger (…). Ce n’est pas un bâtiment qui va célébrer le passé ou entretenir une espèce de mythologie sur la Révolution algérienne. J’insiste sur le fait que la Révolution algérienne aura été l’œuvre la plus moderne qui soit, et c’est cet esprit-là que j’avais envie qu’on aborde à travers ce bâtiment. Je voulais y mettre toutes les histoires d’Alger, y compris l’architecture et l’urbanisme. On a La Casbah, mais on a aussi la ville européenne. Il faut déjà reconnaître que la ville européenne est une ville d’Algériens.» Pour lui, il est impératif de «s’approprier cette architecture. Il faut la déconstruire, il faut la reconstruire, il faut en tirer la quintessence qui peut nous intéresser. 130 ans de colonialisme, ce n’est pas du temps perdu.

C’est notre histoire. Tout le monde reconnaît qu’Alger est une ville merveilleuse. Est-ce parce qu’elle a été faite par des Européens qu’on va s’arrêter de l’aimer ? Aujourd’hui, les Algérois s’identifient plus à cette Alger du XIXe ou XXe siècle qu’à Bab Ezzouar et compagnie». Et de chuter sur cette profession de foi magnifique : «J’essaie de transmettre des messages par mes bâtiments, par des questions liées à l’urbanisme, qui est aussi une manière de parler de projet de société. L’urbanisme n’est qu’une manière de transcrire physiquement un projet de société. Je suis un Ben M’hidi de l’architecture et de l’urbanisme, avec ce que cela a d’universel, tout comme Ben M’hidi pensait la Révolution avec ce qu’elle pouvait apporter d’universel.»
 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mustapha Benfodil

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