Le gazon synthétique entre lobbying et réchauffement climatique : L’envers des rectangles verts

Elwatan; le Jeudi 29 Octobre 2015
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Le mercure a sérieusement grimpé l’été dernier, faisant suffoquer la population mondiale.

Les indicateurs climatiques sont plus que jamais au rouge, en attendant l’aboutissement d’un accord international consensuel sur le climat, afin de limiter l’impact de l’homme sur l’environnement et maintenir le réchauffement climatique mondial à 2°C.

C’est le défi majeur et capital que devront relever les participants à la Conférence internationale des Nations unies sur le climat (COP 21) qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015.

Les 195 pays attendus à cette événementielle conférence planétaire, dont l’Algérie, devront trouver des solutions concrètes visant à réduire l’émission de gaz à effet de serre ainsi que les moyens d’y parvenir, d’autant que les risques des changements climatiques sur la santé humaine sont réels.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) tire la sonnette d’alarme et plaide pour une réduction des émissions de gaz à effet de serre, auquel cas «le changement climatique pourrait entraîner environ 250 000 décès supplémentaires par an entre 2030 et 2050».

S’il n’existe visiblement pas de remède miracle à ce réchauffement climatique, certaines solutions sont néanmoins envisagées comme le captage et le stockage du dioxyde de carbone (CO2), — gaz à effet se serre dont l’augmentation de la concentration dans l’atmosphère serait en grande partie responsable du réchauffement climatique —  en vue de réduire d’ici 2050, 30% des émissions mondiales liées à la combustion d’énergie (pétrole, gaz, charbon), d’après de nombreux experts intergouvernementaux.

Pour les écologistes et les industriels de semences de plantes, la solution réside en partie dans les végétaux, considérés comme le poumon de la Terre, grâce à leur faculté d’assimiler le CO2 et libérer de l’oxygène, consécutivement au processus naturel de la photosynthèse. C’est le cas du gazon naturel qui possède, soutiennent-ils, la capacité de «séquestrer le dioxyde de carbone grâce à la densité de son système racinaire». Un don naturel qui lui confère un rôle environnemental irréfutable.

Des études scientifiques révèlent d’ailleurs à ce titre qu’un hectare de pelouse peut fournir de l’oxygène à 150 personnes. La couche organique superficielle du gazon, composée de tiges et de racines, filtre l’eau et permet également d’emprisonner certains agents chimiques en limitant leur infiltration dans le sol, les empêchant ainsi d’atteindre et polluer les nappes phréatiques.

Le gazon naturel favorise, par ailleurs, la purification de l’air en emprisonnant les particules de poussière ainsi que les gaz des pots d’échappement par le biais de la condensation de l’eau à sa surface. Mais alors pourquoi ne pousse-t-il pas comme des champignons, si l’on tient compte de toutes ses vertus environnementales ? Pour quelle raison le gazon synthétique a-t-il autant le vent en poupe ?

Un business florissant

Conçus en 1964, les revêtements en tartan synthétique ont envahi les terrains de sport au point où plus de 300 millions de mètres carrés ont été posés en Europe durant les années 2000.

En Algérie aussi, la frénésie du synthétique a gagné les terrains de foot. La mode de ce type de gazon  avait pris le dessus sur le naturel, notamment durant les années 1990 où même les stades en pelouse naturelle avaient progressivement revêtu du gazon synthétique pour sa «praticabilité» et sa durabilité.

Il est vrai que pour booster leur business florissant, les fabricants de gazon synthétique ont joué à fond la carte de la résistance aux conditions climatiques et l’absence d’entretien de ce produit dont l’impact environnemental serait moindre, selon eux, comparativement au gazon naturel, accusé de participer à la recrudescence des gaz à effet de serre à cause du recours aux tondeuses (qui fonctionnent à l’aide de carburant), et de manquer de résistance à certaines agressions extérieures comme le piétinement ou la sécheresse.

Les industriels des semences de plantes à l’échelle mondiale ripostent, quant à eux, en louant les vertus du gazon naturel qu’ils estiment plus importantes que ses inconvénients, assurant qu’il est tout à fait possible d’obtenir des pelouses plus résistantes à la sécheresse en optant pour des mélanges de graines appropriées pour limiter l’arrosage, aux maladies ou encore des pelouses à pousse lente pour limiter l’utilisation des tondeuses.

Ils s’appuient sur de nombreuses études réalisées par des chercheurs, comme notamment celle menée en 2010 par l’université de Berkeley aux Etats-Unis, assurant que «le gazon artificiel rejette plus de gaz à effet de serre pendant sa production, son transport et son traitement que tout ce que pourrait générer l’entretien du gazon naturel».  

Fervent défenseur de la nature et adepte du gazon naturel, Kamel Barouche, maître artisan paysagiste et écologiste de Constantine, abonde dans ce sens et estime «vital de vulgariser le gazon naturel parce qu’il nous assure une oxygénothérapie naturelle.

Un pays européen utilise 1 million de tondeuses par an, une tondeuse peut être utilisée pour 100 m2  de gazon au minimum, en revanche ces 100 m2 de gazon naturel dégagent 1,2 kg d’oxygène pur en 12 heures, voire plus, sachant que le photopériodisme (rapport entre la durée du jour et de la nuit) de l’Algérie est d’environ 15 heures par jour. D’où l’intérêt d’opter pour ce type de revêtement».

Chaque camp défend ses positions et affûte ses arguments dans une «guerre de lobbies» dictée par une implacable logique commerciale visant à démocratiser au maximum un produit, en prenant soin de ne vanter que ses mérites. Avant de tomber en disgrâce à la suite des recherches scientifiques qui s’étaient penchées sur leurs méfaits funestes, l’amiante et le tabac n’étaient t-ils pas préalablement présentés par les industriels presque comme un don du ciel ?

Formation d’îlots de chaleur

Après un demi-siècle d’existence, le gazon synthétique suscite, à son tour, des questionnements. Cet assemblage fabriqué à base de fibres en polyéthylène (plastique) posés sur une couche composée de sable et de granulat de caoutchouc, provenant de pneus recyclés, a titillé la curiosité de la communauté scientifique internationale.
 


Les études les plus récentes ont, en effet, mis le doigt l’un de ses inconvénients majeurs : l’augmentation des températures au sol et en surface. Selon une étude élaborée par une équipe de chercheurs canadiens sur les changements climatiques en 2014, la température du gazon  artificiel peut atteindre — en période estivale essentiellement — jusqu’à 10°C par rapport aux températures ambiantes et enregistrer 16°C de plus par rapport au gazon naturel.

Cette équipe a ainsi mis en évidence l’apparition «d’îlots de chaleur» qui s’ajouteraient à la chaleur élevée, contribuant à la formation de smog (brouillard de pollution atmosphérique qui se forme particulièrement par temps ensoleillé).

A l’heure où la planète bleue subit des bouleversements climatiques importants, avec des températures moyennes en croissance, engendrant des vagues de chaleur plus longues,  ces degrés supplémentaires résultant de la surchauffe du gazon synthétique font craindre aux scientifiques des répercussions néfastes sur la santé publique, car pouvant être à l’origine d’un relargage d’agents polluants et d’allergènes connus pour leur écotoxicité.

L’analyse des fibres en plastique et le caoutchouc recyclé du gazon synthétique a permis de mettre en évidence l’existence de plomb, de zinc, de baryum et d’arsenic, des substances organiques volatiles, comme le benzène et le toluène ainsi que des hydrocarbures aromatiques polycycliques cancérigènes.

Ces substances chimiques et organiques peu singulières n’ont pas pour autant freiné l’emploi de ce type de revêtement dans les stades du monde. Mieux, elles ont même reçu la bénédiction de la FIFA, instance dirigeante du football international, qui approuve et encourage son utilisation depuis 2001.

Effet rafraîchissant

Contrairement au tartan, le gazon naturel possède, selon les experts en environnement, l’avantage d’agir comme un appareil diffusant de l’air conditionné à la faveur de l’effet rafraîchissant de la transpiration de ses feuilles. Cette propriété lui permet de réduire la température ambiante de plusieurs degrés.

Des études scientifiques réalisées à ce sujet ont clairement établi qu’une surface engazonnée de 100 m2 serait moins chaude de 10% que l’asphalte, engendrant par ailleurs une quantité d’eau évaporée estimée à 10 000 litres correspondant à 70 tonnes d’air conditionné. Un véritable climatiseur grandeur nature !

En Algérie, sur 1300 stades dénombrés, 35 seulement sont recouverts de gazon naturel, d’après des chiffres officiels avancés par le ministre des Sports, Mohamed Tahmi, qui avait regretté, il y a de cela près d’une année, l’état déplorable dans lequel se trouve la majorité des pelouses existantes.

Un triste constat qui nous renvoie immanquablement au malheureux épisode du match qui avait opposé, en novembre 2012, l’Algérie à la Bosnie au stade du 5 Juillet, transformé en «champ de patates» suite aux fortes précipitations qui s’étaient abattues sur la ville d’Alger durant les heures précédant la rencontre.

A part la défaite des Algériens, l’opinion publique retiendra surtout le piteux état du rectangle vert qui n’avait pas résisté à une pluviométrie abondante. D’après Kamel Barouche, la qualité du sol et l’entretien constituent des éléments déterminants dans la durée de vie de ce type de revêtement.

«Le sol supporte le végétal, nourrit le végétal, le protège et le fructifie. Le sol, c’est 80% du coût de montage d’un espace vert écologique. C’est un investissement 100% recyclable», précise-t-il, insistant sur «la structure physico-chimique du support terreux de culture qu’une pelouse mérite une attention particulière et une étude élaborée, d’autant que son installation est prévue pour une durée de dix ans.

Dame Nature nous offre à profusion et sur un plateau d’argent tous les matériaux pour la composition des différents supports terreux de culture des espaces verts».

Categorie(s): magazine

Auteur(s): Lydia Rahmani

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