Le nouvel an gâché par l'attentat contre l'activiste Mohannad Samir : Un réveillon «politique» à Maydan Ettahrir

Elwatan; le Mercredi 2 Janvier 2013
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Le Caire
De notre envoyé spécial

Il s’appelle Mohannad Samir, la vingtaine à peine entamée. Un étudiant en langues étrangères promis à un brillant avenir, et dont le destin a voulu qu’il croise la mort plus d’une fois au cours de sa fougueuse vie militante. Activiste de la première heure à Maydan Ettahrir lors de la révolution du 25 janvier, membre des «ultras» d’Al Ahly, Mohannad est engagé dans une lutte contre la mort à l’hôpital Ahmed Maher du Caire, après avoir été la cible d’un attentat à la place Tahrir au tout dernier jour de cette terrible année 2012, une année que les Egyptiens ont envie d’oublier. La mort clinique de Mohannad, qui a reçu à bout portant une balle en plein visage, résonne comme un épilogue fort éloquent du cycle de violence qui est en train de s’abattre sur le pays du Nil.

Voilà plus de 40 jours que les activistes du 25 Janvier campent au «Maydan». Encore convalescent d’une autre blessure, Mohannad a tenu à rejoindre ses copains pour maintenir leur emprise sur cet espace symbolique, dernier carré de la Révolution, et ce, en prévision de la célébration du deuxième anniversaire de l’insurrection populaire qui a emporté Hosni Moubarak et sa clique. Selon le récit de plusieurs témoins, une voiture a fait irruption à la place Tahrir tôt le matin, ce lundi 31 décembre, et a ouvert le feu sur les protestataires anti-Morsi. Mohannad est grièvement touché.

«J’étais en train de dormir sous ma tente quand j’ai entendu des coups de feu. Il devait être 6h du matin. Quand je suis sorti, j’ai trouvé Mohannad au sol, baignant dans une mare de sang. Il a été mortellement touché à la tête. Nous l’avons aussitôt évacué à l’hôpital Ahmed Maher. Il était dans un état très grave. Les assaillants étaient à bord d’une voiture rouge banalisée», témoigne Hussein, un activiste dans la cinquantaine. Il croit savoir que les auteurs de cet assaut étaient cagoulés. Hussein ajoute qu’une autre personne a été blessée dans la foulée. Selon Al Masri Al Youm, un autre militant de la place Tahrir du nom de Mostafa Essaidi a été blessé suite à l’attaque de ce camp de l’opposition.

«Il est le seul témoin dans l’affaire Ramy Acharqaoui»

Karim, un ami de Mohannad, est terriblement abattu. Il sillonne la place Tahrir en arborant la une du journal Ettahrir qui a intégré le sujet dans son édition du soir avec une photo de Mohannad et ce titre : «Qui a tiré sur Mohannad Samir à Maydan Ettahrir ?» Pour Karim, comme pour la famille de la victime, Mohannad a été «nommément ciblé parce qu’il était le seul témoin de l’affaire ‘’Magliss El Ouzara‘’ et l’assassinat du jeune Ramy Acharqaoui.»

Cette affaire remonte au 16 décembre 2011, quand des manifestants ont tenu un sit-in devant le siège du gouvernement pour protester contre le Conseil militaire dirigé alors par le maréchal Tantaoui. Le sit-in est violemment réprimé par l’armée et se solde par plusieurs morts. Mohannad qui n’a eu de cesse de se mêler à toutes les manifs depuis qu’il a posé le pied à Maydan Ettahrir le 25 janvier 2011 (et où il a été également blessé, selon ses amis), est touché par une balle qui lui transperce le pied. Son camarade Ramy Acherqaoui se jette sur lui pour lui porter secours et reçoit une balle qui lui sera fatale. «Il a identifié l’officier qui a tué Ramy, c’est pour cela qu’il était devenu un témoin gênant. Ils sont venus directement pour l’abattre, lui», affirme Karim.

D’autres faits corroborent l’hypothèse d’un attentat ciblé. Rongé par le remords et déterminé à rendre justice à celui qui est mort en lui sauvant la vie, Mohannad était décidé à dénoncer publiquement l’officier responsable de l’assassinat de Ramy Acharqaoui. Après un passage à l’hôpital pour soigner sa jambe, Mohannad se rend chez le procureur pour déposer plainte contre l’armée. A sa grande surprise, il se voit arrêté et placé en détention préventive pour actes de vandalisme et atteinte à l’ordre public. Il croupit dix mois en prison avant d’être libéré le 22 octobre 2012 après avoir observé une grève de la faim. Et voilà que le sort s’acharne de nouveau contre lui.

«On ne veut pas de fête !»

Hier, un climat explosif régnait autour de Maydan Ettahrir. Des traces de sang recouvraient le sol à l’endroit où Mohannad est tombé. Un périmètre a été délimité avec des pierres à cet endroit pour témoigner du crime. Des jeunes très remontés, armés de gourdins et de barres de fer, faisaient la guerre aux automobilistes, à la rue Tahrir et à la rue Talaât Harb, pour les empêcher de franchir les barricades. Certaines voitures avaient le pare-brise éclaté.

Le soir, et alors qu’une célébration du nouvel an avait été programmée, des dizaines de jeunes ont organisé une marche de la place Tahrir à l’hôpital Ahmed Maher, où Mohannad a été évacué. La procession traverse les rues du Caire tambour battant en exigeant que justice soit faite pour ce nouveau martyr aux cris de : «El Qissass ! Al Qissass ! Dharbou Mohannad bi rassass !» Quelques jours auparavant, les mêmes commémoraient la mort de Salah Gaber dit Gika, un jeune du Mouvement du 6 avril qui a été tué le 20 novembre. Il devait fêter ses 17 ans dimanche dernier. Karim, brandissant toujours le journal Ettahrir avec la photo de Mohannad, s’écrie : «Mouch ayzine hafla ! Mohannad fil moustachfa ! » (On ne veut pas de fête, Mohannad est à l’hôpital). Un slogan repris en chœur par les manifestants. Arrivés à l’hôpital, les mêmes voix ont tenu à adresser un message de solidarité à leur camarade de lutte en scandant : «Ya Mohannad salamtek !» (Prompt rétablissement, Mohannad) et «Ya Mohannad nam we r’tah, ihna hankamal el kifah !» (Mohannad dors en paix, nous poursuivrons ton combat).

«Sana hilwa ya thawra !»

Retour à la place Tahrir. Il est bientôt minuit. Le reste de la ville connaît une ambiance presque normale, avec les rues commerçantes qui grouillent de monde, le boucan des klaxons, les cafés bondés et leur nuage de narghilé, les quelques bars qui résistent où des jeunes branchés et quelques touristes résiduels viennent siroter une bière. Il y a aussi les hôtels de luxe et autres restos chics, où la jet-set cairote a fêté son réveillon en s’offrant les stars de la chanson arabe. Plusieurs magasins ont décoré leurs vitrines aux couleurs du père Noël avec l’inscription : «Mery Christmas and happy new year». A mesure que 2013 approche, des cortèges se dirigent en famille ou entre amis vers la place Tahrir. Initialement, une fête était prévue, avec, à la clé, un programme faisant la part belle à l’animation musicale.

Mahmoud Afifi, porte-parole du Mouvement du 6 avril, nous disait à ce propos : «Nous avons envie d’oublier un petit peu. Nous allons essayer quand même de faire la fête à Maydan Tahrir. Il y aura de la musique, avec Ali El Hagar et d’autres groupes. Mais ça restera une fête politique.» Finalement, il n’y aura pas de concert. Néanmoins, l’ambiance est moins tendue. Elle a même un côté bon enfant. Des groupes se forment, discutent, des enfants se griment en «Anonymous» ou en père Noël. Les gens prennent un thé ou dégustent un plat de «foul wi taâmia» auprès des nombreux vendeurs de sandwichs ambulants qui peuplent la place.

Devant les tentes des activistes, des rimailleurs enflammés se livrent à des joutes poétiques en déclamant des odes aux accents politiques sous les applaudissements des passants. Dans une église anglicane située à quelques encablures de là, une prière solennelle a été organisée pour la paix en Egypte mêlant chants liturgiques chrétiens et chants soufis. «Il était prévu initialement qu’on fasse cela à la place Tahrir mais vu les conditions de sécurité, on y a renoncé», explique Michael Adel, chrétien protestant qui a pris part à cette cérémonie où un hommage a été rendu aux victimes de l’attentat de l’église d’Alexandrie du 31 décembre 2010.

Deux jours avant, une association chrétienne baptisée «We love muslims» (nous aimons les musulmans) a manifesté à la place Tahrir pour appeler au rapprochement entre les communautés. Une chaîne humaine a été formée en brandissant des banderoles sur lesquelles on peut lire : «Mon frère musulman. Je veux te dire que je t’aime». Nancy, membre de cette association, explique : «En ces jours difficiles où certains veulent créer des dissensions entre chrétiens et musulmans, nous voulons transmettre un message d’amour en disant à notre frère musulman : ne crois pas qu’il y a des rancœurs entre nous. Et sache que malgré tout, on t’aime !» Sameh Saber, militant du même mouvement, tient à souligner que «les événements d’Alexandrie étaient le fait des hommes de Moubarak. Ce ne sont pas nos frères de la communauté musulmane qui ont commis cet attentat. On sait que le commanditaire était Habib El Adli (ancien ministre de l’Intérieur, ndlr)» avant d’ajouter : « Pour nous, que ce soit Morsi ou un autre qui commande, on continue à l’aimer et on prie pour lui. L’amour est la solution !»

Une situation sociale explosive

Cette année 2012 s’achève ainsi avec beaucoup d’inquiétudes qui assombrissent «l’aube nouvelle» annoncée par Morsi. Une année qui aura été marquée par une élection présidentielle qui a porté, pour la première fois dans l’histoire du pays, un candidat des Frères musulmans au pouvoir, et qui a connu une crise politique aiguë depuis que Mohamed Morsi a annoncé sa déclaration constitutionnelle du 22 novembre avant de faire machine arrière sous la pression de la rue, après des affrontements sanglants qui ont fait plusieurs morts. Le référendum lui a donné raison avec près de 64% des voix. Mais la nouvelle Constitution n’augure rien de bon pour un large secteur de l’opinion, et l’opposition reste déterminée à obtenir son amendement en misant sur les prochaines législatives.

La nouvelle année qui commence est, en outre, étrennée dans  un contexte économique extrêmement dur. La livre égyptienne a chuté et les économistes tirent la sonnette d’alarme, à l’instar de Magdy Sobhi, directeur adjoint du centre El Ahram des études stratégiques, qui n’exclut pas une explosion sociale si cette crise politique persiste : «La situation sociale risque de s’aggraver, dit-il. Le président Morsi a deux choix : soit il va refuser le prêt du FMI pour ne pas griller son parti dans les prochaines élections, ce qui va impliquer moins de ressources pour l’Etat, soit il accepte le prêt du FMI et donc, il va appliquer des directives qui vont entamer encore plus sa popularité.

Par conséquent, dans les deux cas, c’est une situation très difficile qui s’annonce, d’autant plus qu’elle précède de peu les élections législatives. Peut-être que cela ne va pas éclater tout de suite mais, dans tous les cas, elle aura une incidence directe sur les prochaines élections. Si le Parti de la liberté et de la justice contracte des alliances avec les salafistes, il va gagner les élections. Cela implique que nous allons nous retrouver avec des institutions totalement islamistes, et en analysant leur programme, je ne pense pas qu’ils aient de vraies solutions à proposer. En revanche, s’il y a un accord avec le Front du salut national pour conduire le gouvernement, je pense que cela va diminuer la crise et créer un climat favorable à une attractivité économique. Cela va rassurer les investisseurs et relancer le secteur touristique, ce qui nous ouvrira des horizons relativement meilleurs.»
 

Categorie(s): international

Auteur(s): Mustapha Benfodil

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