Le raï, danse étrange entre Dieu et diable

Elwatan; le Vendredi 20 Mars 2009
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De la dernière affaire Mami aux démissionnaires du raï qui se
convertissent aux chants religieux comme Cheb Djelloul ou
Chebba Zehouania, c'est tout un mouvement oscillatoire, entre
noceurs et puritains, ivresse et hadj, scandale et hidjab. La
musique algérienne la plus connue dans le monde navigue entre
religion et hédonisme mais sa mort, annoncée chaque année,
est repoussée. Sacré raï. Le raï, l'un des rares produits
d'exportation du pays avec les hydrocarbures et les dattes, n'est plus
actuellement sous les feux des projecteursmais plutôt sous les néons
des commissariats.
Le raï déraille, à l'image de Mami, l'un des plus
connus mondialement, qui risque
dix ans de prison pour une longue
suite de délits dont le best of est la
tentative d'avortement forcé, la séquestration
et l'ingestion forcée de
substances paralysantes, comme un
vulgaire agent de la CIA à Alger. Le
raï est sur la paille ? Ce n'est pas
entièrement vrai puisque le raï et
ses adeptes ont toujours traîné avec
eux un parfum de scandale, lié à
la personnalité et aux frasques de
ses chebs et cheikhs, chabbates et
cheikhates, toujours à la limite de
la légalité et de la morale. Il y a dix
ou vingt ans, l'affaire Cheb Mami
n'aurait étonné personne. Pour Hadj
Miliani, auteur et spécialiste du raï
(voir encadré) « L’affaire Mami
est sortie de son cadre personnel
et d'affaire justiciable pour prendre
une dimension politico-judiciaire
avouée ou non. » Les adversaires du
raï ont bien sûr saisi cette occasion
pour rappeler tout le mal qu'ils pensent
de cette musique du diable, liée
au soufre, élément naturel, à l'image
du dernier tube de Abdou Skikdi
« aâliha ndir scandale ». Khaled est
en procès avec le fisc français à qui
il doit près d'un million d'euros. Il y
a quelques temps, Réda Taliani était
encore interdit d'antenne pour avoir
clamé la marocanité du Sahara occidental,
succédant au Cheb Hindi
qui déchirait son passeport algérien
dans une chanson en forme de tube
pré-harraga ouvrant les voies de la
mer, ou encore Cheb Azzedine qui
a fait de la prison pour avoir critiqué
le wali de Chlef, bien avant les
émeutes de 2008. C'est peut-être
pour cette raison et face à la pression
conservatrice que Cheb Djelloul,
fer de lance du nouveau mouvement,
a abandonné les cabarets
pour se consacrer à Dieu mais sans
abandonner la chanson. Comme il
le dit lui-même, « je veux inventer
un nouveau genre, le raï islamique.»
Sortant des cabarets obscurs pour
investir les boîtes branchées, (« Le
raï c'est chic », comme le dit le tube
de Mami), le genre s'est rapidement
propagé à l'intérieur et à l'extérieur
des frontières dès la sortie de l'ère
du Cheikh Boumediene et à l'arrivée
du Cheb Chadli avec ce vent de
libéralisme qui a soufflé sur le pays.
Le mouvement a commencé à s'inverser
dans les années 90.

Combat musical entre
le bien et le mal

Avec Cheb Hasni assassiné, c'est
toute la jeunesse anticonformiste
des années 80 qui reçoit une balle
dans le dos et fait une marche arrière.
A l'image de cette vieille chanson
de Boutaïba Seghir, « Sidi Rabi
Ghferli », les repentis sont légion
depuis. Après avoir fait un tube l'année
dernière « chkoun kan igoul »
(qui l'aurait dit ?), Cheb Djelloul a
jeté ses instruments de musique et
sa vie pour passer de l'autre côté du
miroir, en sortant des K7 d'anachids
islamiya. Il prêche même avec des
imams pour convaincre les autres
chanteurs et chanteuses de raï
d'abandonner le genre pour retrouver
la voie de Dieu. Qui l'aurait dit
? « Je demande tous ceux qui ont
une K7 de mes chansons sayi'iets
(mauvaises), de la brûler », déclaret-
il. Le mounchid Djelloul, comme
il s'appelle aujourd'hui, lance le raï
islamique et une campagne avec un
imam pour le retour des raïmens
et raïwomens vers « sirat el moustaqim
» (le droit chemin). On annonce
déjà Houari Dauphin, Reda
Taliani, et Hasni Sghir, Cheb Redouane
et Cheb Abbas dans le rang
des repentis et El Mounchid Djelloul,
ex-cheb Djelloul, explique
attendre une fetwa de du Cheikh
Qaradawi (si si, c'est un Cheikh),
pour pouvoir chanter avec Chebba
Kheira des anachids islamiques
(c'est quand même une femme). En
attendant, Djelloul prépare un duo
avec un autre mounchid, syrien,
Ihab Akram.
Car c'est bien d'Orient que la vague
est arrivée, avec cette mode des
mounchids qui chantent Dieu sans
complexe, pour la rédemption de
tous, et la leur. Tout n'est pourtant
pas fini dans le raï, Chebba Kheira
est en colère, « ce que je fais, ne regarde
que moi », passant des cabarets
au hidjab puis tout récemment,
du hidjab pour un retour remarqué
au raï, où elle a été aperçue il y a
quelques jours à Aïn Turk, sur la
corniche oranaise, chantant dans un
festival... de soutien à l'élection de
Bouteflika.
Tout comme Cheb Abdou, annoncé
dans les prochains jours pour
un festival du même genre, toujours
pour Bouteflika. Qui est le diable ?
C'est le même président Bouteflika,
homme de l'Ouest, qui, il y a 2 ans,
conviait en public Chebba Zehouania,
la reine du raï, à « laver ses
os » (rouhi eghessli aâdamek) et
à aller au Hadj sur son invitation
(et notre argent). Ce qu'elle fit, et
de retour, mit le hidjab et sortit un
album d'anachids « Sidi Mohamed
rassoul allah ». Cheb Bilal fait la
prière et ne boit plus depuis longtemps,
Cheikha Rimitti est allée au
Hadj des années avant de mourir
en 2008 et Khaled a récemment
déclaré être « prêt à prendre les
armes pour défendre Ghaza ». A
partir du Luxembourg où il s'est
réfugié ? Non, à partir d'une nouvelle
tendance morale du raï, qui se
veut propre et irréprochable. L'un
des derniers bastions de la contreculture
dans une terre où le conservatisme
a réussi à intimider toutes
les expressions artistiques, est-il en
train de tomber ? Oui et non, le raï
oscille encore entre Dieu et diable,
même si le deuxième reste en minuscule.
Le raï chante encore tout
haut ce que l'on fredonne tout bas et
les contradictions de cette musique,
genres authentiquement algériens
(le raï et les contradictions), restent
entières. Les chebs et chebbates
vont-ils tous et toutes abandonner
le raï ? Beaucoup n'y croient pas
et en rient même. Lorsqu'elle est
partie au Hadj, sur l'invitation du
président Bouteflika, on raconte à
Oran que durant la séance de lapidation
du diable, pendant qu'elle
lançait des pierres, le diable l'aurait
regardée, déçu et désappointé, en
lui disant : « hata nti benti » (même
toi ma fille..).

Categorie(s): contrechamps

Auteur(s): Chawki Amari

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