Le sanctuaire de Sidi Boumediène : Une architecture, une poétique à révéler (1)

Elwatan; le Mercredi 2 Janvier 2008
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Dans une précédente publication, nous avons abordé la double dimension de ce soufi exceptionnel, l’historique en cernant le véritable rôle qu’il a joué héroïquement dans la libération de Jérusalem en 1187, et le patrimonial, la constitution d’un habous renfermant des biens immobiliers, par excellence occupant le cœur de la ville sainte et attenant à la Mosquée d’ El Aqça Murs, du reste des biens dûment reconnus sur le plan international, précisément durant la période du protectorat de la Palestine.
Présentement, il est question du sanctuaire, ce sanctuaire magnifiant à merveille le site naturel paradisiaque d’El Eubbad, et jouissant toujours dans l’espace proche et lointain de tant d’exaltation et de vénération. Comment en serait-il autrement, alors que le sanctuaire dans sa globalité continue de drainer quotidiennement des foules venues de si loin, et que cette œuvre architecturale en soi a toujours été admirée à juste titre par des hommes d’art de renom, à l’instar de l’artiste orientaliste italien Pilippo Bartolin, dont la peinture reproduisant (1880) l’axe central est considérée comme la plus saisissante de l’ensemble de l’œuvre de cet artiste (p 54), ainsi que son compatriote S. Gustapho avec une toile reproduisant avec éclat le patio du mausolée en 1903(2).
La présente contribution s’appuie sur l’excellente synthèse réalisée par les bons soins de Nasreddine Kassab, de surcroît des recherches poursuivies activement et directement sur le terrain au paroxysme même de la décennie écoulée… Nous ne saurions lui exprimer nos plus vifs remerciements pour l’aimable communication de ce précieux mémoire dont la publication — toujours d’actualité — devra enrichir aussi bien les diverses bibliothèques publiques que celles de tous ceux qui demeurent si attachés à notre riche patrimoine matériel et immatériel.
D’emblée, l’auteur a opté pour une approche basée sur la phénoménologie telle qu’elle a été définie par E. Husserl (1859-1938) comme «une méthode philosophique qui recherche à revenir aux choses mêmes et à les décrire telles qu’elles apparaissent à la conscience indépendamment de tout savoir constitué».
En fait, tout en partant de la réalité du terrain en décrivant minutieusement à partir d’une langue accessible à un large public le mausolée au sein du complexe d’El Eubbad, Nasreddine Kassab ne s’est pas limité pour autant à cette seule finalité. Plus que l’analyse fine de la valeur artistique du monument, il a restitué à merveille tout le contexte socioculturel et politique d’alors, de ces siècles charnières durant lesquels les dynasties maghrébines, plus particulièrement certains de leurs souverains, ont excellé dans la mise en valeur du mausolée, de surcroît en le dotant d’un somptueux complexe socioculturel afin de transmettre à la postérité un rarissime joyau d’art et d’architecture au rayonnement toujours pérenne.
En effet, indépendamment de l’édification du mausolée par l’almohade Mohamed En Nassir (1199 - 1213) glorifiant ainsi Sidi Boumediène le Soufi, par la même son héroïsme immortalisé par la bataille Hittin (1187) et à l’origine même de la libération de Jérusalem des Croisés, les Mérinides en venant à deux reprises assiéger Tlemcen (S. Bouali,1984), la première fois en vain à la suite d’un long siège de 8 années (1299-1307) et en dépit de la construction de la rivale de la capitale zyanide, Mansourah, la seconde fois, de 1337 à 1348, ont cru bon de perpétuer leur présence mais autrement. En effaçant à jamais leur image d’envahisseurs par celle de grands bâtisseurs. Avant tout de mécènes, en dotant la capitale du Maghreb Central extra-muros de deux complexes distincts, situés aux deux points cardinaux opposés de Tlemcen : l’un au Sud attenant au mausolée de Sidi Boumediène, l’autre au Nord, dédié à un autre soufi originaire comme celui-ci d’Andalousie et ancien cadi de Séville venu à Maghreb au début du XIIIe s., Abou Abdellah El Choudi dit Sidi Al Halwoui, tous les deux vecteurs du soufisme au Maghreb. C’est avant tout le premier qui nous concerne. C’est l’œuvre d’Abou Al Hassen (1331-1351). Assurément, une œuvre pas aisée à réaliser compte tenu de très fortes contraintes topographiques du site retenu. Une parfaite réussite du genre, celle d’un judicieux aménagement accompli en très forte déclivité. D’autant qu’il a fallu «greffer au tissu existant des édifices de grande dimensions (ex. de la mosquée et de la médersa). Pour intégrer ces greffes au grain (fin) du tissu d’El Eubbad, les concepteurs ont usé de subtilités créant redents et décrochements dans les édifices afin d’atténuer l’effet de masse des bâtiments». (p 23). De plus, comme le souligne bien l’auteur, le tout est structuré par l’axe indiquant la direction de la Kaâba, d’autant que cette structuration générale a été concrétisée précisément par l’alignement des édifices majeurs sur l’axe de la spiritualité.
Par ailleurs, de tous les édifices du complexe, c’est bien la mosquée éponyme — datant de 1339 — qui se détache nettement par ses somptuosité, emplacement et ornementation murale. La voici excellemment décrite par le spécialiste de l’art arabo-musulman, Georges Maârçais (1950 : 72) : «La mosquée où nous pénétrons, présente le même caractère de mesure et de simplicité classique. On ne saurait imaginer plan plus logique, plus clair, structure plus robuste, proportion plus heureuse.» D’inviter tout hôte à admirer le minaret : «Svelte et de lignes sobres, (qui) émerge, à gauche du porche, au-dessus d’une salle où les pèlerins peuvent trouver abri.» Quant à la médersa mitoyenne, elle a été construite 8 ans après la mosquée, en 1347. Une institution qui a connu d’éminents enseignants et lettrés, la fine fleur de l’intelligentsia tlemencénienne, voire maghrébine, à l’ instar plus particulièrement l’auteur de la Moqaddima, Abderrahmane Ibn Khaldoun (1332-1406), en y retrouvant de bonnes conditions de méditation et d inspiration : «Je me rendis, nous dit-il, au couvent du saint Cheikh Boumediène, voulant échapper au tracas des affaires mondaines et me vouer à l’étude, tant qu’on me laisserait tranquille.» A ces fondations, le visiteur attentif aura tout le plaisir et le loisir de découvrir d’autres dépendances, notamment les vestiges d’un palais dont le pavage de marqueterie céramique apparaît de place en place avec quelques lambeaux décorant les murs. Sans doute s’agit-il selon Georges Marçais (1950 : 75) d’ une maison d’hôtes de marque à l’instar notamment des Marzouq…
Quant à l’autre dépendance, elle ne saurait surprendre particulièrement au sein d’un tel complexe implanté dans un site pourvu d’abondantes ressources en eau car grandement favorisé par la morphologie karstiques de la région sans cesse alimentée généreusement par les précipitations et les restituant à merveille sous forme de nombreuses sources, résurgences et surtout les Cascades d’El Ourit toutes proches. Cette profusion, ces richesses providentielles, cette baraka, se retrouvent en permanence au sein du complexe même : «(...) Ce fluide bienfaisant, on ne se borne pas à le demander au Saint, on va le chercher à la source, auprès du Saint lui-même, du tombeau, du sanctuaire (…).»
A cet égard, à elle seule, l’usure de la margelle desservant cette eau bénie témoigne des bienfaits du puits aménagé à proximité même du mausolée, bien observable avant l’accès de la salle abritant le cénotaphe. En fait, l’eau est partout présente, aussi bien dans la cour de la médersa que le çahn de la mosquée bien matérialisée dans chacune d’elles par la vasque murmurante… De plus, c’est en dehors de ces deux édifices, à l’est de la mosquée que les fidèles peuvent en disposer à volonté en pénétrant dans le hammam constitué de quatre salles, la première couverte d’une coupole servant pour le déshabillage et le repos après le bain, les trois autres parallèles entre-elles plafonnées en berceau, munies de bassins et aménagées pour procurer au baigneur la gradation traditionnelle de la chaleur.
Assurément, depuis sa réalisation au XIVe siècle, le complexe jouit d’un grand prestige. Si les Zyanides ont veillé jalousement à ses destinées, le bey Mohamed El Kébir, le libérateur d’Oran en 1792, en dépit de ses tâches très absorbantes concentrées dans la reconstruction de la ville, suite au séisme de la ville, s’est bien acquitté de ses devoirs en ordonnant la réhabilitation du mausolée en 1793 à la suite d’un incendie. Il en a été de même récemment à la suite des agressions intervenues au début de la décennie noire, grâce avant tout aux bonnes initiatives privées locales. Enfin, naguère, pour bon nombre de pèlerins aux Lieux saints de l’Islam, c’était le passage obligé du circuit à accompli, le dernier acte à respecter scrupuleusement avant de rentrer chez soi. En effet, bon nombre de pèlerins de retour des Lieux saints lui rendaient visite à Sidi Boumediène avant de regagner définitivement leur homme, alors qu’auparavant l’accomplissement du 5e rite, le hadj maghrébin tenait à séjourner au foyer entretenu par les revenus procurés par les habous du soufi, les biens situés au cœur d’El Qods (voir notre précédent article paru dans le même quotidien daté du 16 décembre 2007). L’on comprend ainsi parfaitement toute la signification de la symbolique traduite à merveille par l’alignement des édifices majeurs sur l’axe de la spiritualité, l’alignement souligné ci-dessus à juste titre par Nasreddine Kassab. Autant de symbole et d’ingéniosité, d’esthétisme et d’architecturale que traduit à merveille ce complexe, prunelle des yeux de tant de générations, d’un complexe des plus représentatifs de notre patrimoine national, précisément l’expression d’une de «ses grandes constantes architecturales» suivant l’appréciation relevée dans le dernier message adressé aux jeunes architectes algériens(3) par le regretté Jean de Maisonseul (1912- 1999), l’artiste peintre (Vidal–Bué M., 2002 : 273) qui aida Le Corbusier (1887-1965) dans ses études sur l’architecture de La Casbah, le directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université d’Alger que j’ai eu l’insigne honneur et le privilège d’assister à la fin des années 1960.

Notes de renvoi

- 1- Par Nasreddine Kassab, thèse de magistère, Alger, 146 p , multig.
- 2- Une toile-repère comme le montre bien Nasreddine Kassab (1997 : 103). C’est ainsi qu’à la date de cette peinture, les parois ne comportaient pas de soubassement en mosaïque, l’arc marquant l’accès au patio n’était pas encore conforté alors que la margelle du puits semble moins usée.
- 3- El Watan, 23 août 2000, p 12.

Références bibliographiques

- Bel A. (1928) in L’Islam mystique, les croyances et les pratiques culturelles. Revue Africaine, n° 69, p79.
- Benkada S. (2007) : Oran, 1732-1912, Essai d’analyse de la transition historique d’une ville algérienne vers la modernité urbaine, Oran, thèse de doctorat d’Etat, 2 t multig.
- Bouali S.A (1984) : Les Deux sièges de Tlemcen, Alger, ENAL.
- Marçais G (1950) : Tlemcen, les ville d’art célèbres, Paris, H. Laurens, 95 p.
- Bué-Vidal M. (2002) : Alger et ses peintres, Alger, Edif 2000 , 285 p.

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Djilali Sari

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