Lettre de Berlin. Hommage à Eisenstein : Un classique du 7e art

Elwatan; le Samedi 18 Fevrier 2012
1


B erlin n'est pas une partie de plaisir. Froid extrême et glissement dangereux sur le pavé de glace. Et tant pis pour les esprits frigides, tel ce chroniqueur français qui titre son pensum, à propos de l'hommage à Eisenstein : «Journée bolchévique à Berlin», avec un lourd sous-entendu de droite. Mais la projection du film Octobre, inspiré du livre du journaliste américain, John Reed, Les Dix jours qui ébranlèrent le monde, était un moment extraordinaire de retour aux grands chefs-d’œuvre classiques. Ecrit d'après le texte de Reed par Eisenstein comme un poème épique, filmé dans un style très baroque, le film, daté de 1927, devait célébrer le 10e anniversaire de la révolution de 1917.

Avec 100 000 figurants, ce chef-d'œuvre a été tourné à Saint-Petersbourg (ex-Léningrad), avec dans le rôle de Lénine, l'acteur Nikandrov. Sans l'extraordinaire engouement des habitants, par dizaines de milliers, sans les ouvriers, les soldats et marins de l'Armée rouge et la grande cité elle-même qui a accepté la longue et pacifique «occupation» du tournage, rien n'aurait été possible. Les prises de vues ont duré six mois, soit des milliers d'heures de films. Eisenstein et son équipe ont parfois travaillé 48 heures d'affilée sans une minute de repos. «Un jour, dit-il dans ses Mémoires, au cours d'une seule séance de tournage, les journaux ont eu le temps de paraître trois fois : deux éditions du soir et une du matin.» Eisenstein dormait dans sa voiture, son fameux directeur-photo, Tissé, sous la caméra et les membres de l'équipe dans une salle des fêtes ou sous le portail du Palais d'Hiver !

En dépit de la fatigue, tous restaient euphoriques, malgré les obstacles de cette entreprise gigantesque. Au cours des années 1970 et 1980, à la Cinémathèque d'Alger, nul n'est capable de compter le nombre de fois où Boudjemaâ Karèche a montré Octobre. Et nul cinéphile de cette époque n'a pu oublier les gros plans des visages de la foule en colère, l'image inouïe du cheval blanc mort accroché au pont de la Néva, l'Arsenal prêt à se battre, la statue terrible du Tsar, la prise du Palais d'Hiver, l'arrestation du gouvernement et la fuite de Kerenski. Et à la fin, la grande tribune d'où Lénine proclamait : «La révolution ouvrière et paysanne est accomplie. Vive la révolution socialiste mondiale !»
Cette œuvre tourmentée, foisonnante, splendide, esthétiquement provocante, car quasiment expérimentale dans sa forme, laisse toujours des souvenirs stupéfiants. A Alger, après chaque séance, on se retrouvait au restaurant L’Alhambra dans un esprit d'allégresse révolutionnaire ! Et si on n'avait pas encore le livre de John Reed, l'obligation était de passer à la Librairie du Tiers-Monde pour en acheter un exemplaire.

La Cinémathèque passait souvent d'autres films d’Eisenstein : La Ligne Générale, Le Cuirassé Potemkine, Ivan Le Terrible, etc. Mais Octobre était notre préféré. Quand Eisenstein a sorti son morceau de bravoure à Moscou en 1928, Lénine était mort depuis quatre ans. Staline régnait au Kremlin. Le cinéaste a dû «modifier» le montage, «changer» prudemment l'histoire, en éliminant les figures de Trosky et Zinoviev, tous deux exclus du Comité central. A côté de ce monument, revu ici à Berlin, le reste de la programmation de la Berlinale ressemble à de plats rudiments du cinéma.
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Azzedine Mabrouki

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..