Mathias Enard : Écrivain : Un voyage amoureux vers autrui

Elwatan; le Samedi 31 Octobre 2015
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- Enfant, la lecture des Mille et Une Nuits vous aurait tant marqué qu’elle aurait bouleversé votre vie. Comment et pourquoi ?

Ma rencontre avec les Mille et une Nuits, pour autant que je m’en souvienne, a été le fruit du hasard. Je me rappelle que j’avais plus ou moins sept ans et que notre institutrice nous amenait pour la première fois à la bibliothèque municipale qui se trouvait en face de l’école, derrière les marronniers de la cour.

Là, dans la partie consacrée aux livres pour enfants, j’ai découvert un énorme livre illustré, rempli de djinns et de lampes merveilleuses. J’aimerais pouvoir dire que je l’ai emprunté pour le texte et les histoires qui s’y racontaient, mais je crois que c’est surtout la taille de ce volume qui m’a attiré... Est-ce que j’en ai lu seulement une page ? Je n’en suis pas sûr... En tout cas, c’est le premier contact que je puisse retracer avec la littérature arabe.

- Je vous soupçonne de continuer à lire régulièrement les Mille et Une Nuits… Est-ce le cas ?

Non, malheureusement...  Je les ai relues partiellement pour écrire Boussole, et je me suis plongé dans l’histoire du texte et de sa réception en Europe.

- Votre sixième roman, Boussole, poursuit votre vision de l’Orient. Vous remarquerez que je ne parle pas de «quête de l’Orient», sachant que vous y avez longtemps vécu et y séjournez souvent. Quelle constance !

C’est peut-être la fin d’un cycle romanesque consacré à l’Orient,  effectivement. Zone ; Parle-leur de batailles... ; Rue des voleurs et Boussole explorent chacun à sa façon un aspect des relations entre l’Est et l’Ouest, entre le monde arabo-musulman, comme on dit, et l’Europe. La violence de guerre, l’art, l’émigration, et maintenant les relations culturelles et amoureuses.

- La boussole, étymologiquement une petite boîte, est un objet qui contient tout un univers. Quelles orientations ou désorientations ont pu motiver le choix de ce titre et, bien sûr, de ce texte ?

Une boussole est effectivement à l’origine une petite boîte qui contenait une aiguille aimantée indiquant le Nord. Le roman Boussole est lui aussi une boîte : l’appartement de Franz Ritter dans lequel se déroule toute l’action du livre, une boîte dans laquelle on a entassé des milliers d’histoires et de personnages. Une boîte dans laquelle se trouve une aiguille truquée qui indique l’Est. Au départ, il y a la Boussole de Beethoven, bien sûr, un objet dont je me suis longtemps demandé ce que le grand compositeur pouvait bien en faire. Et ensuite il y a l’idée de l’exploration,  l’idée d’un voyage amoureux vers autrui, la possibilité de suivre quelqu’un comme l’aiguille d’une boussole, par amour...

- Vous vivez actuellement à Barcelone, non loin de l’Andalousie qui fut en quelque sorte l’Occident de l’Orient. Cela a-t-il pesé dans le choix de votre installation ?

J’aimerais pouvoir dire : je me suis installé à Barcelone à cause d’un mouashah, pour suivre un poème et sa musique, ou pour rejoindre, à Cordoue, le dernier omeyyade qui a fui l’Orient et la révolution abbasside, celui qu’on surnomme Saqr Qoreish et auquel Adonis a consacré un texte magnifique, mais ce serait mentir. Je me suis installé à Barcelone par amour et ce n’est que par la suite que j’ai exploré l’Andalousie et ses splendeurs.

- Vous avez déclaré que vous luttiez «contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi». Il n’est sans doute pas facile de tenir aujourd’hui de tels propos...

J’essaye plutôt de lutter contre l’image malheureusement trop répandue en Europe d’un Orient uniformément fanatique et violent. Aujourd’hui, les flammes du djihad cachent la diversité des modes de vie, des modes de croire et de savoir, à tel point qu’on en oublie même les très longues relations artistiques et culturelles que l’Est et l’Ouest ont entretenues pendant des siècles, dans un sens et dans l’autre... Il ne s’agit pas de nier la violence ou de dire que les fanatiques n’en sont pas, mais de donner à voir la diversité qui se cache derrière pour mieux combattre l’obscurantisme.

- Selon vous, peut-on espérer un jour se débarrasser de l’orientalisme dans ce qu’il a de plus terrible, cet exotisme qui réduit des êtres et des réalités à des clichés aujourd’hui recyclés dans la communication contemporaine ?

Je pense que l’orientalisme dont vous parlez n’existe plus que dans les dépliants touristiques et la presse à sensation. Tous les médias actuels, notamment la télévision,  sont de grands amateurs de clichés... Il faut retrouver le goût des choses complexes. Il faut rendre au discours sa complexité. On ne peut pas résumer le courant orientaliste à une fabrique de clichés, pas plus qu’on ne peut réduire l’Islam à Daesh. On se débarrassera de ces réductions idiotes, d’un côté comme de l’autre, quand on donnera de la place à la pensée et à la nuance.

- Votre premier roman, Zone (2008), se déroule en une seule phrase de 500 pages, un long monologue durant un voyage en train. Boussole se passe en une nuit d’insomnie. Est-ce l’unité de lieu et de temps que vous recherchez pour valoriser la diversité des lieux évoqués par les personnages ?

Disons que le huis clos, le wagon de train ou l’appartement de Franz à Vienne, permet justement de tenir le livre, d’enserrer tous les récits qu’il contient. Le livre est tenu par ces cordes, ficelé, il peut donc divaguer sans jamais se perdre.

- On vous a comparé à Balzac et, parfois, à Joyce. Au-delà de la gloire de telles comparaisons, peut-on vous imaginer un jour, tel ces grandes références, écrire sur votre société ? A moins que, dans la tradition des grands auteurs des Lumières, Voltaire ou
Diderot, l’Orient vous serve aussi à parler de la France et de l’Occident...

Ces comparaisons sont absurdes... Balzac et Joyce, rien que ça ! C’est évidemment idiot. Mais pour ce qui est d’écrire sur ma société, et je suppose que vous voulez dire la France, j’envisage d’écrire un roman qui se passe entièrement ou presque dans ma région natale, un roman du coup très exotique, où il sera question de la France rurale d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas pour tout de suite... Et quoi qu’il en soit, j’ai tout de même l’impression que mes livres disent aussi quelque chose de l’Europe d’aujourd’hui !

- Dans Zone, un agent de renseignement s’intéresse entre autres à l’Algérie. Vous qui connaissez le Machreq mieux que le Maghreb, quelle est la première image ou pensée qui vous vient à l’esprit quand vous entendez le mot «Algérie» ?

Le pays du million de martyrs.

- Vous venez au 20e Salon du livre d’Alger pour présenter votre œuvre et donner aussi une conférence en arabe sur votre rapport à la langue de Mutanabbi, vous qui êtes un grand polyglotte. Que représente pour vous une telle participation ?

Je suis très heureux de découvrir le Salon international du livre d’Alger. Un salon du livre dans le monde arabe est nécessairement plus riche pour moi qu’un salon en France : parce qu’il est bilingue, ou qu’une grande partie des lecteurs l’est. Cela leur donne une force supplémentaire, la possibilité d’entrevoir ce qui se joue entre les langues.

- Vous venez d’être retenu dans la dernière sélection du Prix Goncourt. Qu’est-ce que cela vous inspire ? Attente ? Espoir ? Epreuve ?

Il se passe quelque chose de magique dans cette dernière sélection : les quatre romans en compétition ont à voir avec l’Orient. Même Bérénice était une reine orientale. C’est une magnifique coïncidence.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): A. Ferhani

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