Mourad Preure (Expert pétrolier international) : «Je suis inquiet pour l'avenir immédiat de l'OPEP si la crise perdure»

Elwatan; le Dimanche 15 Mars 2009
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Mourad Preure est professeur de stratégie et de géopolitique et directeur de MP Strategy Consulting, un cabinet de conseil en stratégie spécialisé dans la prospective, les études stratégiques et énergétiques, l'intelligence économique, le knowledge management, le montage d'affaires et le coaching de dirigeants.
- L'OPEP pourrait décider d'une nouvelle réduction de la production lors de sa réunion à Vienne, aujourd’hui, a laissé entendre le secrétaire général de cette organisation. Selon vous, cette nouvelle réunion serait-elle en mesure de hisser les prix aux niveaux souhaités, ce que le sommet d'Oran n'a pu – jusqu'ici – réussir ?
- Un responsable de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole a estimé la probabilité que l'OPEP réduise sa production à 50%. On peut penser que la probabilité pour que l'OPEP ne parvienne pas à un consensus autour d'une réduction de la production est aussi de 50%. Alors qu'elle a réduit au total sa production de 4,2 mbj (soit 5% de la production mondiale), l'OPEP est en effet dans une situation délicate. Elle doit encore envoyer un signal fort au marché, tout en se préoccupant de garder sa cohésion. Car la somme des réductions de production tend à devenir importante et avec elle la «spare capacity» (la capacité de production inemployée) qui atteint les 8 mbj, selon M. El Badri, secrétaire général ; et lorsque l'on prend en compte les projets en développement déjà lancés et qui vont arriver en production, elle tend dangereusement vers les 10 mbj qu'elle pourrait atteindre, voire dépasser vers la mi-2009. Avec un tiers de sa capacité de production inutilisée, la cohésion de l'organisation deviendrait très fragile. Une situation comparable à celles de 1985 et 1986, où la solidarité entre membres s'est délitée brutalement, provoquant une guerre des prix et un effondrement des cours, n'est pas à exclure. Je suis assez inquiet pour l'avenir immédiat de l'OPEP, si la crise perdure. La chute des prix, si elle se maintient, deviendrait de plus en plus dangereuse pour les pays producteurs, mais pas seulement. Je pense qu'une situation chaotique, alors que l'économie mondiale, elle-même, est désespérément à la recherche de la «loi générale de son mouvement», nous conduirait à des extrémités totalement imprévisibles. Le marché a perdu tous ses repères et montre chaque jour qu'il est beaucoup plus sensible aux mauvaises nouvelles, qu'il est surtout focalisé sur la destruction de demande. Il ne faut pas attendre qu'une décision de baisse de la production de l'OPEP fasse réagir immédiatement le marché à la hausse, pas plus que les précédentes décisions d'ailleurs. Elle contribuera peut-être à enrayer les tendances baissières si elle s'accompagne de signaux émis par d'autres pays producteurs, notamment la Russie. Je pense que le marché prend déjà acte de l'effort fait par l'OPEP pour garder un minimum de discipline, même si c'est surtout les indications provenant du côté de la demande et des stocks qui agissent le plus à court terme.
- Les pays membres de l'Opep estiment qu'un prix supérieur à 70 dollars le baril est possible pour l'année en cours, sachant que les prévisions de croissance mondiale et de la demande de pétrole sont des plus sombres. Quel est votre avis ?
- Aujourd'hui, force est de constater que l'intervention de l'OPEP a empêché les prix de s'effondrer. Les quotas de production ont été globalement bien respectés. On parle de 80%, ce qui est remarquable. Je ne parle pas de redressement, mais toutes proportions gardées, il faut se féliciter du résultat obtenu. Il reste que les pays non OPEP, au premier rang desquels la Russie, sont en deçà de leurs responsabilités et cette situation ne peut pas durer. L'offre non OPEP est toujours à son maximum, alors que l'heure est à la défense d'un prix minimum dans un contexte de crise grave. L'OPEP ne peut pas assurer toute seule la défense des prix au risque de s'exposer elle-même à l'éclatement. Le jeu actuel de la Russie sur la scène énergétique me semble dangereux. Avec la crise des approvisionnements gaziers européens qu'elle a déclenchée, elle a exposé le gaz naturel de manière irréversible à une politique de substitution dont les effets apparaîtront à terme et qui seront dommageables pour tous les producteurs. Dans le cas du pétrole, elle se contente de tirer profit des efforts de l'OPEP tout en restant attentiste, cela est dangereux, je le répète. Je serai très prudent quant à l'objectif d'un prix du pétrole à 70 dollars en 2009. Je pense que la demande va rester fragile et les stocks importants, que ces paramètres pèseront sur les prix tout au long de l'année. Malheureusement, les prix semblent voués à fluctuer autour de 40 dollars les trois premiers trimestres. Dès 2010, une dynamique haussière se mettra à l'œuvre et portera les prix, dans une première étape, autour des 60 dollars le baril vers la fin 2009, puis vers des sommets difficilement prévisibles et qui pourraient s'amorcer par l'atteinte structurelle d'un nouveau palier qui pourrait être de 100-150 dollars, puis atteindre 200 dollars, voire plus avant la fin de la décennie. Sur le long terme, la logique voudrait que les prix fluctuent autour d'un pivot de 80 dollars le baril (constant) pour permettre une relative harmonie dans la croissance de cette industrie. Il faut cependant qu'un consensus s'établisse très vite sur des mécanismes du marché plus transparents et une régulation qui permette l'atteinte d'un tel objectif. Et là ce n'est pas gagné ! Loin s'en faut. Je pense plus que jamais nécessaire d'aborder la prévision de prix avec prudence, car beaucoup de paramètres échappent encore à l'analyse. Mais je ne vous cache pas ma grande inquiétude. Voilà pourquoi je recommande, pour ce qui concerne notre pays, de contenir le niveau de production, de préserver les volumes, de ne pas monétiser inutilement à vil prix des réserves qui seront demain d'autant plus précieuses qu'elles seront encore plus rares et difficiles à produire.
- L'OPEP a annoncé avoir décidé de geler 35 projets d'exploration sur les 150 programmés. Pensez-vous que les marchés vont réagir positivement à cette nouvelle donne ?
- Alors que les niveaux de prix atteints pendant l'été 2008 comportaient une composante de destruction de demande, ce que nous voyons aujourd'hui est la situation inverse. Il y a une destruction d'offre qui m'apparaît pour une part structurelle. Les projets reportés par les compagnies pétrolières et les pays producteurs ne pourront pas être repris rapidement ni dans les termes contractuels retenus à l'origine. Tous les spécialistes en boule de cristal vous le diront : moins c'est cher, plus on gaspille et moins on investit, par conséquent moins on aura à consommer demain ; mais personne ne sait de science certaine quand surviendra la rupture. On sait seulement qu'elle sera brutale et dommageable pour tout le monde ! En effet, comme vous l'évoquez, 35 projets ont été repoussés par les pays de l'OPEP à 2013, mais d'autres encore prévus pour 2012 sont dans une totale incertitude. C'est un signal fort. Cela est moins médiatisé, mais il faut savoir que les investissements dans l'exploration production, alors qu'ils volaient de records historiques en records historiques ces dernières années, connaissent aujourd'hui un ralentissement brutal. En 2007, ils ont progressé de 19% pour atteindre 330 G$. En 2008, ils progressent encore de 18% pour s'établir à 400 G$. L'AIE estime le besoin de l'ordre de 8400 G$ d'ici à 2030, soit un rythme moyen annuel de 350 G$ au moins. Or, pour 2009, du fait de la baisse des prix mais aussi du «credit crunch», on anticipe déjà une baisse qui pourrait atteindre 5%. Cela, alors que la production mondiale décline et que nous approchons du peak oil.
- Quel est l'apport des producteurs non Opep ?
- La Russie s'était pourtant engagée, lors du dernier sommet d'Oran, à œuvrer pour une coopération plus étroite avec l'Opep. On constate que pour la première fois, l'AIE, par la voix de son directeur général, encourage paradoxalement l'OPEP à baisser sa production. Que ne le fait-elle pas pour les producteurs non OPEP ! Je l'ai déjà dit, la position des producteurs non OPEP ne me semble pas responsable. L'OPEP représente 43% de la production mondiale. La Russie, à elle seule, représente 12,6% de la production. Il est temps qu'elle fasse des efforts ainsi que tous les autres producteurs non OPEP ! Car les réductions doivent être significatives tant que l'excédent de stocks disponibles, qui pèse sur les prix et qui est de cinq jours de consommation, sans compter les stocks se trouvant en mer dans les bateaux, n'est pas résorbé. L'OPEP a donné l'exemple. Elle doit cependant maintenir un effort sérieux de discipline pendant au moins trois mois et pour un volume dépassant ces 4,2 mbj déjà décidés, ce qu'a évoqué d'ailleurs le ministre algérien. Peut-être encore un à deux millions de barils par jour devront être ponctionnés pour cela. Ceci exige beaucoup de l'organisation alors que les capacités non utilisées s'accroîtront et pèseront sur les prix, comme nous l'avons évoqué plus haut. Il faut souhaiter une intervention résolue, donc avec un effet rapide qui se traduira très vite par un accroissement des recettes d'exportation de ces pays. Sinon, l'indiscipline menace et avec elle le chaos. La sortie de crise ne peut se concevoir sans une franche participation des pays non OPEP. Je pense qu'une intervention des Etats pour une concertation globale est nécessaire, car on joue avec le feu.
- Chakib Khelil vient de déclarer que les recettes pétrolières de l'Algérie sont attendues en forte baisse, à près de 30 milliards de dollars si les prix du baril restent à leur niveau actuel. Ce chiffre représente une baisse de 60% des recettes. Quel serait l'impact de cette chute des recettes sur l'équilibre budgétaire de l'Etat ?
- Je pense que la situation que nous vivons en Algérie est potentiellement possible dans la mesure où nous dépendons exclusivement de l'exportation d'une ressource dont le commerce est le cadre d'une forte spéculation. Elle n'a rien de surprenant. La réalité est que notre ministre de l'Energie avance, sur la base de données vérifiées – je suppose –, une prévision de recettes d'exportations de 30 milliards de dollars alors que nous évoluons avec un rythme d'importation de 40 milliards de dollars et une industrie qui ne représente que 5% du PIB, autant dire qu'elle est quasiment inexistante. Il est clair que dans ces conditions, il faudra réduire la voilure. La prospérité pétrolière avait induit des comportements rentiers, un syndrome connu sous le nom de Dutsch disease ou malaise hollandais et où les importations anarchiques rendues possibles finissent par inhiber toute possibilité de développement national, entraînant une forte mortalité d'entreprises et une dépendance accrue de l'économie vis-à-vis des importations. Il est clair que cela n'est plus possible. Au-delà des coupes budgétaires qui s'avéreront impératives, il faudra changer totalement de perspective stratégique et asseoir le développement sur les PME nationales, revenir au patriotisme économique et consacrer le principe de la préférence nationale. Tout porte à croire que cette crise va précipiter une nouvelle restructuration et un puissant mouvement de fusions-acquisitions dû, pour l'essentiel, aux dépréciations boursières d'acteurs pétroliers de qualité en même temps que les acteurs de grande taille détiennent de fortes disponibilités en cash. Nous allons connaître un changement de taille critique pour les compagnies pétrolières, ce qui pourrait mettre en danger Sonatrach. Je pense que nous devrions nous préparer à acquérir des réserves ainsi que des sociétés détenant des technologies clés. De grandes sociétés de services pétroliers vont connaître des difficultés du fait de la contraction du marché de l'amont et sont des cibles de qualité qu'il faut convoiter. Une fenêtre d'opportunité va s'ouvrir qu'il serait imprudent de rater, d'autant que notre pays dispose de ressources financières.

Categorie(s): entretien

Auteur(s): Ali Titouche

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