Nidam Abdi. Ancien journaliste à Libération, écrivain et créateur de moteurs de recherche : A l’heure de l’édition numérique mondialisée, qui discute au nom des auteurs algériens ?

Elwatan; le Vendredi 30 Octobre 2015
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Certes, il y a les auteurs célèbres comme Boualem Sansal et Kamel Daoud, édités en France et dans le monde, qui peuvent toucher leur droit en devise. Mais les autres, ceux qui écrivent en Algérie et exclusivement pour un lectorat d’Algériens. A l’heure de l’édition numérique mondialisée, l’équation n’est pas la même d’être un auteur algérien édité par une maison française ou algérienne. Et ce qui fait sourire lors de cette 20e édition du Salon international du livre à Alger, c’est qu’elle se déroule sous territoire administré par la douane.

Ainsi, le pays de Kateb Yacine est encore à traquer, comme à l’époque de Balzac à Paris, les tirages pirates des ouvrages papiers, alors qu’on ne mesure pas aujourd’hui  combien transite par le fameux câble entre Marseille et Annaba et vis-versa, de fichiers de livres numérisés. Il s’est produit le 10 décembre 1998 un événement à Paris qui pourrait intéresser les auteurs de l’écrit en Algérie. Ce jour-là, à l’hôtel de Massa, siège de la Société des gens de lettres (SGDL), un seul journaliste, de surcroît d’origine algérienne, se trouvait parmi d’illustres écrivains dans leur maison créée plus d’un siècle auparavant (janvier 1838) par Honoré de Balzac, Victor Hugo, Georges Sand et Alexandre Dumas père.

Alors, François Coupry, président de la SGDL, prend ce jour de décembre 1998 la parole : «... Conscients de l’utilisation de leurs œuvres à travers les nouvelles technologies et surtout de l’adoption prochaine en France du prêt (payant) en bibliothèque, en pratique dans d’autres pays européens, les écrivains veulent défendre non pas seulement les droits moraux, mais aussi patrimoniaux : c’est-à-dire faire circuler l’argent de ce travail, percevoir, répartir…» Soucieux de défendre leurs droits, les auteurs de l’écrit (particulièrement les écrivains) venaient de créer leur propre société de gestion collective, la SOFIA, pour Société française des intérêts des auteurs de l’écrit.

Depuis la fondation de la première société d’art dramatique par Beaumarchais au XVIIIe siècle, c’est une première dans le milieu littéraire. Jusqu’à cette fin d’année 1998, les écrivains confiaient contractuellement à leurs éditeurs le soin de gérer les droits de première publication et la plupart de leurs droits dérivés (vente à l’étranger, édition en poche, et parfois les droits audiovisuels).

Quant aux droits liés à la reprographie (le photocopillage), ils étaient perçus à travers un organisme paritaire, le CFC (Centre français du droit de copie). Les nouveaux droits (prêt en bibliothèque, internet, etc.) suscitent de nouvelles sources de revenus et des intérêts moraux à défendre. A l’époque, au ministère de la Culture en France, on ne semblait pas être très satisfait de voir naître une nouvelle société sur le secteur, même si on ne pouvait pas s’opposer frontalement aux écrivains. Ces derniers invitaient déjà journalistes, chercheurs ou traducteurs à les rejoindre à la SOFIA.

C’est sans doute le débat sur le prêt payant qui a poussé les écrivains à se mobiliser. «La prise de conscience semble claire ; sur les 200 courriers que nous avons envoyés, une centaine d’écrivains nous ont répondu favorablement», expliquait une responsable de la SGDL, à propos de cet événement, que certains percevaient comme un acte d’indépendance vis-à-vis des éditeurs. Oui, jusqu’à la naissance de la SOFIA, la relation éditeur/auteur était comme celle du père avec son fils. Les questions d’argent, étaient du ressort du premier. Une conception du droit d’auteur bien différente de celle des pays anglo-saxon, où on trouve souvent un agent chargé des intérêts de l’écrivain.

Effectivement, les éditeurs de France ont au début fait la tête contre cette volonté d’indépendance des auteurs, mais quelques années plus tard et devant l’immense chantier du numérique, ils ont fini par rejoindre la SOFIA. Le grand défi des éditeurs et des écrivains,c’est de trouver un terrain d’entente sur l’adaptation du contrat d’édition au monde numérique. Le sujet est en débat depuis 2011 et peut-être c’est ce point qui aurait intéressé durant ce 20e Salon du livre à Alger, les éditeurs et écrivains du pays de Mouloud Feraoun.

Mais au pays de l’auteur du roman Le fils du pauvre, la ministre française de la Culture, Fleur Pellerin, aura du mal dans les allées du SILA à trouver un représentant des auteurs de l’écrit à qui serrer la main. Certes, les éditeurs algériens sont bien représentés par deux structures, le Snel (Syndicat national des éditeurs) et Onel (Organisation nationale des éditeurs de livres). Mais qui discute au nom des auteurs ?

C’est peut-être le chantier qui mérite d’être ouvert en Algérie à ce moment où la créativité algérienne par l’écrit est consultable partout à travers le monde aux moyens d’ordinateurs, de tablettes et smartphones ? Car comment l’auteur algérien peut-il,pour ses œuvres, continuer à dépendre d’une seule société d’Etat de la propriété intellectuelle (Onda) qui gère tout à la fois, les droits d’un ingénieur qui crée un processus mécanique, un musicien ou parolier de raï, un scénariste de feuilleton Tv et des créateurs «de l’habillement, de mode et de parure, de programmes d’ordinateur et de bases de données» (dixit le site web de l’Onda).

Filialiser les droits d’auteur par mode de création, permettre à l’auteur de l’écrit de s’émanciper de la mainmise de l’Etat sur ses droits d’auteur, voilà peut-être le thème qui mérite d’être abordé au moment où avec la profusion des moyens numériques,les ouvrages algériens dématérialisés vont voyager sans besoin de surveillance douanière. Il existe des exemples même sur le continent africain, tel celui du Cameroun, où le 6 juin 2002, et à la faveur d’une nouvelle loi votée en décembre 2000, la société civile nationale des droits d’auteur a été dissoute pour laisser place à quatre , la Sociladra, la CMC, la Scaap et la Socadap.

C’est la Sociladr, qui représente les créateurs camerounais dans les domaines de la littérature et des arts dramatiques. Mais il est vrai que régulièrement des empoignades font l’actualité du monde artistique au Cameroun à cause de gestions chaotiques du droit d’auteur. Reste que l’expérience de donner aux créateurs le libre choix de gérer leur droit mérite d’être tenté. Enfin, il existe un pays,comme le Brésil, qui possède 11 sociétés d’auteur, dont une se consacre aux œuvres littéraires. La Sociedade Brasileira de Autores fêtera en 2017 ses cent ans et avec une nuance, c’est Chiquinha Gonzaga, première femme chef d’orchestre du Brésil,qui fut sa fondatrice.

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