Parution. «LE PROJET FANON» DE J. E. WIDEMAN : Fascination

Elwatan; le Samedi 30 Novembre 2013
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L’édition continue de rendre des hommages aux grands de ce monde dans une sorte de frénésie heureuse qui ne cesse de nourrir et d’entretenir la mémoire. C’est dans cette perspective que s’inscrit le roman de l’Américain Jean Edgar Wideman intitulé Le Projet Fanon. Cet écrivain afro-américain est né en 1941 à Washington et il eut même une carrière de basketteur comme capitaine de l’équipe de l’Université de Pennsylvanie. Il devient plus tard professeur de création littéraire et c’est cette expérience qui lui permet de signer, à travers Le projet Fanon, un ouvrage hybride entre récit biographique, scénario et œuvre de fiction. En effet, le roman, en tant qu’espace fictionnel du possible, offre à l’écrivain des opportunités qui relèvent parfois de l’expérimentation. Le Projet Fanon est un exemple imparable du genre. Le lecteur en se délectant des différentes parties du livre a la sensation de faire un long parcours générique qui lui permet d’accéder à différents territoires artistiques.

Ainsi, dès la lecture du titre, l’on devient perplexe car le mot «Projet» renvoie à une entreprise dont les résultats ne sont pas garantis. Cette connotation liée à l’aléatoire et à l’incertitude suppose de la part de l’auteur de l’adresse et un sens élevé de la construction, ce dont Jean Edgar Wideman ne manque pas. Quand le nom propre de Fanon apparaît, le lecteur découvre qu’il a affaire à une figure mythique dont les travaux ont contribué à la transformation de la pensée humaine. Dès l’entame, l’auteur introduit un suspense, surtout quand son personnage principal, Thomas, reçoit un colis par la poste et, ouvrant le paquet, découvre qu’il contient une tête coupée et ensanglantée. Dès ce moment, le lecteur tente d’imaginer à qui elle appartenait. Qui l’a envoyée ? Et comment Thomas va gérer cette affaire bizarre ?
Mais Jean Edgar Wideman invite son lecteur à patienter pour lui proposer de réfléchir sur la condition humaine et les problèmes de discrimination aux Etats-Unis. C’est l’occasion pour lui d’introduire des réflexions de Frantz Fanon sur la question raciale et les problèmes de domination. Dans un développement pertinent sur l’ensemble de ces problématiques, la pensée de Frantz Fanon apporte des analyses qui n’ont pas pris une ride en un demi-siècle. Ainsi, l’auteur abandonne le terrain de la fiction pour faire immerger le lecteur dans l’essai. Il multiplie les exemples à travers des fragments de vie de Frantz Fanon entre sa jeunesse à Fort-de-France et son parcours dans la résistance algérienne.

Ainsi, le lecteur découvre rapidement que la vie de Fanon est un combat permanent contre les injustices et, vers la fin de sa vie, contre une incurable leucémie. Wideman maîtrise à merveille l’art de la narration. Il sait reprendre le lecteur quand celui-ci décroche un peu pour le remettre sur le droit chemin de son récit. A ces moments-là, le texte respire avant que les fragments de vie de Fanon ne réapparaissent pour donner du relief à la fiction. Le lecteur découvre Fanon à l’œuvre dans sa consultation à l’hôpital psychiatrique de Blida, traitant surtout des traumatismes en relation directe avec la guerre atroce que mène le colonialisme contre le peuple algérien. L’auteur connecte les souffrances des noirs américains à la situation des peuples colonisés et évoque ses souvenirs de Homewood, le ghetto où il a vécu. Sans sombrer dans le pathos, il nous plonge dans son enfance marquée par la relégation et l’exclusion. Une enfance qui prédestine à l’échec, comme cela s’illustre à travers le cas du frère de l’auteur qui se retrouve condamné à une lourde peine. Il s’ensuit une réflexion assez pertinente sur le déterminisme social et la vie carcérale aux Etats-Unis, un pays où le tout sécuritaire et la tolérance zéro sont des crédos et qui entend vivre dans le déni total des réalités sociales en cachant leurs contradictions et leurs échecs dans des prisons de haute sécurité. Les réflexions sur l’enfermement donnent à constater que beaucoup de grandes nations occidentales n’ont pas encore résolu les problèmes de violence et du vivre ensemble. L’auteur continue de plus belle ses digressions jusqu’à ce que le roman, sans crier gare, devienne un scénario de film, avec changement de ton et de typographie.

Wideman annonce aux lecteurs qu’il aimerait travailler avec le cinéaste Jean Luc Godard, peut-être en souvenir du film Vivre sa vie, réalisé par ce dernier en 1962. Le lecteur ressent une forte identification de l’auteur à Frantz Fanon dont il aimerait revivre la vie, même à travers un film ou une biographie. Comme annoncé auparavant, Fanon avait eu aussi une vie héroïque dans les maquis algériens. Surtout quand il lui a été demandé par le commandement de la Révolution algérienne de trouver des solutions au blocus des frontières. D’après Wideman, Fanon aurait proposé de briser l’étouffement des maquis de l’intérieur en passant par le Mali. L’enracinement de Fanon en Afrique et son engagement dans la révolution algérienne lui ont permis de retrouver quelque part la terre des origines. Dans ce roman foisonnant et aux multiples facettes, le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer et, au fil des pages, va de surprise en surprise. L’écriture en fragments montre que l’auteur a une maîtrise heureuse des arts narratifs, ce qui fait également de cette œuvre un modèle pour comprendre les genres littéraires.



Jean Edgar Wideman, «Le Projet Fanon», Collection «Du Monde entier». Ed. Gallimard, Paris, 2013. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Turle. 352 p.          
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Slimane Aït Sidhoum

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