Plaidoyer pour une presse citoyenne

Elwatan; le Jeudi 7 Avril 2011
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L’initiative vise à débattre de la situation de la presse algérienne. Le réseau tenait, en quelque sorte,  lieu de salle de réunions pour les gens de la presse de tous les horizons qui pouvaient ainsi venir parler de leurs problèmes librement. Un statut d’observateur a, en outre, été accordé à des universitaires pour leur permettre d’assister aux débats.
Cette expérience, qui date d’une vingtaine de jours à peine, a été pour moi fort édifiante. Outre le fait que le mystérieux RAJA avait suscité de l’intérêt et des questionnements au sein du corps des journalistes, avec des pics d’audience record, il a fait sortir de sa tanière l’actuel SG du SNJ  qui, rongé par la peur de perdre son syndicat, est venu taper à la porte de notre «salle de réunions» pour tenter de se disculper du jugement que les journalistes portent à son égard. Passons sur le mauvais quart d’heure qu’il a dû passer avec nous. La cause de cette panique s’explique par le fait qu’un jour plus tôt, je faisais paraître sur le blog un article qui défendait la nécessité de doter la corporation d’un nouveau cadre syndical afin de pallier la défaillance du SNJ et de la fédération UGTA qui ont participé au naufrage de la presse.

Naufrage de la presse

Savamment organisé, le naufrage de la presse se cristallise dans le gel de deux textes de loi censés servir de cadre juridique à la profession. Ce gel frappe aussi bien la loi sur l’information de 1990 que le statut professionnel des journalistes, une loi votée en 2008, mais qui n’a jamais vu le jour. La pénalisation des délits de presse a fait le reste. Quant au Conseil supérieur de l’information prévu par la loi de 1990, il a tout simplement disparu.
S’il faut nuancer, s’agissant de la loi sur l’information, disons que le gel n’a concerné que les articles traitant de la situation des journalistes. Le volet relatif aux entreprises de presse, quant à lui, n’a pas connu de restrictions puisque le gouvernement a continué d’octroyer des agréments à de nouveaux journaux. Il est clair que les problèmes socioprofessionnels des journalistes découlent d’une décision politique. Mais le naufrage de la presse vient aussi du fait que nous n’avons pas jugé utile, en tant que journalistes, de nous doter d’un syndicat représentatif. Face à l’arbitraire du pouvoir, la corporation s’est retrouvée complètement désarmée car ne s’étant pas donnée un cadre de mobilisation le plus à même de lui tenir tête.

Cela dit en passant, contrairement à ce que le gouvernement veut nous faire admettre, les luttes sociales ont toujours un soubassement politique. Le combat contre la France a démarré justement sur le terreau social. La première organisation nationaliste, l’Etoile nord-africaine en l’occurrence, était née au sein du mouvement ouvrier.

Le naufrage de la presse est corollaire du naufrage des syndicats. C’est la neutralisation de ces derniers qui a conduit, d’une part au gel des lois régissant le secteur des médias, d’une l’autre à l’écroulement tour à tour du Conseil supérieur de l’information et du Conseil de l’éthique et de la déontologie. Pour bien fonctionner, ces institutions avaient grandement besoin d’avoir comme partenaires un ou plusieurs syndicats crédibles. Aujourd’hui, sans doute pris à la gorge, le pouvoir va remettre sur orbite toutes ces institutions que notre démission a rendue possible. Mais la vigilance est de mise, ceci ne doit pas inciter la corporation à baisser les bras. La mobilisation actuelle, qu’il faudrait saluer, doit s’inscrire dans la durée, elle ne doit pas prendre fin avec la satisfaction de la plateforme de revendications, ce serait une grave erreur.
Car il y a de quoi s’inquiéter lorsqu’on voit des protestataires rassurer bizarrement les autorités en leur disant à peu près ceci : «Ne vous en faites pas, on va s’auto-dissoudre (quel mot affreux !) dès que nos revendications seront satisfaites.» En agissant ainsi ils sont en train en fait de ménager l’avenir des syndicats croupions peu intéressés par les lois et les conseils.  

En tant que journalistes, nous avons le droit et le devoir d’élire nos représentants. Cette question doit devenir notre affaire. Pas celle du pouvoir, de la police politique ou de je ne sais quoi. D’aucuns pensent que le rétablissement des deux conseils (de l’information et de l’éthique et de la déontologie) suffirait à mettre de l’ordre dans la maison. Rien n’est plus faux. Ayant chacun des missions précises, je leur rappelle que les deux organismes ne pourront jamais être leur syndicat. La disparition de ces deux entités, nous ne le dirons jamais assez, découle justement de la débâcle qu’a connue l’activité syndicale. Les deux conseils ne pourront jouer du reste le rôle qui est le leur, s’ils ont en face d’eux des partenaires syndicaux qui font réellement leur travail. D’ailleurs, ces deux organismes statuent selon les données que leur communiquent les organisations représentant les journalistes.

De la nécessité de créer des syndicats

Dans l’intérêt à la fois des journalistes, des entreprises de presse et des lecteurs, la création d’un nouveau syndicat s’avère nécessaire. Les éditeurs ont des organisations professionnelles qui les défendent, pas les journalistes. Toujours est-il que nous voulons un journalisme citoyen et non un journalisme vitrine qui cache des boutiques crasseuses. Les problèmes de la presse dépassent les simples contingences de la conjoncture ; la profession est tellement désorganisée qu’elle croit à toutes les balivernes. Vous voulez savoir pourquoi les corps de la Fonction publique sont parvenus à arracher leurs statuts respectifs même si parfois ils comportent des insuffisances ? Eh bien tout simplement parce qu’ils ont des syndicats qui tapent sur la table. Leurs dirigeants, en plus d’avoir fait l’objet de plusieurs poursuites judiciaires, ont plusieurs fois séjourné en prison. Leur action sur le terrain dure depuis une bonne dizaine d’années.

Si nous en sommes aujourd’hui à parler du statut, c’est grâce, par effet d’entraînement, à leur combat. Nous sommes tous responsables. Nos silences, notre passivité participent de ce marasme général. Terribles compensations à un mal-être existentiel, nous sommes dans une profession qui raffole les autoglorifications. Nous serions les gens qui servons plus la cause des autres que la nôtre. Pourrions-nous en être aussi sûrs ? Au regard de l’anarchie qui caractérise notre secteur, avons-nous vraiment servi comme il se doit notre société ? Aurait-il mieux valu militer pour notre cause d’abord pour mieux servir celle des autres ?

L’autonomie financière est une sérieuse affaire dans la presse. La liberté de la presse ne se construit pas sur la précarité sociale. Si les autorités ont agréé des entreprises de presse qu’elles savent incapables de payer correctement leurs employés, elles en sont responsables. A la limite, l’Etat doit  procéder à leur mise à niveau et, pourquoi pas, favoriser les fusions à l’effet de préserver les postes d’emploi et d’améliorer la formation des journalistes.   

Cela dit, dans un pays aussi grand que l’Algérie, qui compte des effectifs importants dans le domaine des médias, il est pour le moins déplorable qu’il n’y ait pas encore de syndicats pour les journalistes femmes, de même que pour les correspondants de presse. Pourtant, il faut aussi que ces catégories se dotent de leurs unions professionnelles, mais elles peuvent se constituer dans une première étape en réseaux sur facebook. Leur contribution à l’organisation de la profession sera plus que déterminante. C’est dire qu’au moins trois syndicats sont appelés, à l’avenir, à encadrer le monde des médias en Algérie. Mais avant d’en arriver là, il nous faut d’abord mettre sur pied le syndicat national qui prendra en charge les revendications actuelles.

On peut d’ores et déjà dégager parmi les différents organes de presse un comité de réflexion qui sera chargé de plancher sur les modalités pratiques pour jeter les bases du futur syndicat. Ce cadre de lutte, dont nous voulons qu’il soit un mouvement pour une presse citoyenne, aura comme première tâche l’organisation des états généraux de la presse.  

 

L. G. : Journaliste et auteur de Algérie, Naufrage de la fonction publique et défi syndical (Harmattan, 2010)

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Larbi Graïne

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