Projet du parc Dounia : Un coût faramineux !

Elwatan; le Dimanche 10 Avril 2011
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Mais n’allons pas vite en besogne. Il s’agit de la relance du projet du parc de loisirs Dounia : l’Agence nationale de développement de l’investissement (ANDI) et le groupe émirati, Emirates International Investment Company (EIIC) ont signé deux conventions d’investissement portant sur la réalisation de ce parc et d’un hôtel classé cinq étoiles, pour un montant global de 5,98 milliards de dollars ! Vous avez bien lu : 5,98 milliards de dollars ! Soit la moitié du coût de l’autoroute Est-Ouest ! Les chiffres sont-ils faux ? S’agit-il d’une erreur ? Que va-t-on nous construire là ? A quoi cela sert-il ? Le projet sera-t-il rentable ? Le parc connaîtra-t-il une affluence à même d’amortir cet investissement faramineux ? Le projet Dounia, qui dépend du ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, s’étale sur une superficie de 800 ha au nord-ouest de la ville d’Alger, dans les communes de Dély Ibrahim, Ouled Fayet et El Achour.

Il porte principalement sur un grand parc naturel, des espaces verts, des aires récréatives et des installations éducatives, mais on ne nous dit pas exactement sur quelle superficie. Il compte aussi un hôpital, une école internationale et, tenez-vous bien : des résidences, des villas et des logements... Là, non plus, on ne nous dit pas combien de résidences, de villas et de logements ni à quoi ils vont servir ? Qui va y habiter ? Des locataires permanents ? Seront-ils vendus ou loués ? Sont-ils destinés à des passagers et à des touristes ? S’agit-il d’un parc naturel et de loisirs ou d’un projet immobilier ? Pourquoi y inclure des résidences, des villas, des logements ? A n’y rien comprendre.  Les citoyens ont toujours craint le détournement de cet espace vers des activités industrielles ou résidentielles. Cela est-il en train de se réaliser ? L’ANDI ne nous dit pas combien d’hectares seront épargnés du béton et du goudron, hôtel, résidences et routes compris ! Selon le DG de cette agence, «l’objectif de cet investissement est la métropolisation de la capitale et la réalisation d’un projet de haute qualité environnementale et de développement durable». Métropolisation de la capitale n’est-il pas contradictoire avec qualité environnementale ? Alger n’est-elle pas suffisamment «métropolisée» ? N’est-elle pas suffisamment urbanisée pour lui ajouter encore des résidences, des logements sur un espace que l’on croyait réservé à la nature ?

Ce projet ne sera-t-il pas un espace polluant ? Les futurs milliers de résidants du parc se déplaceront-ils en voiture écologique ou en bicyclette dans ce «parc» spécifiquement algérien !  Voilà donc qu’un site que le citoyen lambda croyait réservé pour lui, pour son repos et celui de ses enfants, pour sa détente et celle de sa famille, se transforme en un immense projet immobilier ! Cet espace que l’on espérait devenir le poumon d’Alger ne sera-t-il pas un prolongement urbanistique qui participera à défigurer davantage la capitale, à l’encombrer et la polluer.

On nous dit que le projet va générer 8750 emplois directs ! Waw ! Des emplois de gardiens et de balayeurs ? Dounia pourvoyeuse d’emplois plus qu’El Hadjar ou la SNVI de Rouiba ! Une immense usine ! Mais pour créer quelles richesses ? Pour générer quels produits utiles et rentables sur le plan touristique, culturel, artisanal ? Ce projet ne serait-il pas plutôt un «gate résidence», des lieux de résidence fermés et clôturés pour milliardaires ? La clôture de Dounia existe déjà, ne manquent que les vigiles armés et les résidences ? Les milliardaires algériens pourront alors s’y retrouver en toute sécurité, sans se mélanger à la plèbe. Le projet Dounia veut combiner tous les aspects : locatif, immobilier, naturel, loisirs, amusement… Un parc spécifique au coût vraiment spécifique ! Il ne ressemble en rien à ce que les Algériens attendaient et espéraient. Il y a quelques années, ils ont vu la construction de cette passerelle toute blanche qui enjambe l’autoroute. Et ils crurent que le projet était en train d’avancer. Puis, ils ont vu se dresser une immense clôture qui a dû coûter très cher. Ensuite, ils ont vu quelques pins et quelques palmiers d’importation se planter dans une géométrie douteuse et ils ont commencé à douter, ou à préfigurer le pire.

Des palmiers et des pins bêtement alignés, géométriquement, cela ne présageait rien de bon. Si c’était un parc naturel, la logique aurait voulu que l’on fasse appel à des paysagistes nationaux et internationaux, par voie de concours, et le résultat aurait été fabuleux, car un espace aussi beau et aussi grand aurait intéressé les meilleurs paysagistes du monde. Les meilleurs jardiniers et spécialistes des parcs et des jardins auraient proposé leurs services. Des paysagistes français, anglais et japonais, pour ne citer que les pays ayant une très vieille tradition dans les jardins et les parcs, nous auraient gratifié de plans qui font rêver, qui auraient donné à Alger un espace digne d’elle, un espace d’une beauté reconnue à l’échelle universelle. Un jardin andalou couplé à des espaces japonais ou anglais ? Des jardins méditerranéens avec des plantes de chez nous couplés à des espaces de type forêt vierge et que sais-je encore ? D’autres auraient proposé un immense arboretum qui viendrait concurrencer le Jardin d’essai du Hamma…

Le jardin du Hamma a été créé au début du vingtième siècle : un siècle après, ne sommes-nous même pas capables de faire pareil ? Puis dans l’espace réservé au parc Dounia, les automobilistes ont vu s’ériger des poteaux qui portaient des drapeaux et le sigle de l’entreprise émiratie EIIC, sans rien comprendre à ce qui se tramait derrière cet espace. On a alors commencé à se dire : «Trop beau que cet espace soit réservé aux citoyens que nous sommes.» Voilà que les cartes sont abat-  tues : au moins une partie de cet espace n’appartiendra pas aux Algériens mais à quelques privilégiés, à une nomenklatura insatiable qui refuse de partir, en dépit de ce qui se passe en Libye, au Yémen, en Syrie… Une nomenklatura qui cherche à s’empiffrer davantage en gonflant le budget des projets les plus débiles. Six milliards d’euros, pour faire quoi ? Opacité totale.

Le parc Disneyland de Shanghaï est prévu pour 2015 : les projections affichent une fréquentation de 7,3 millions de visiteurs par an à l’ouverture de ce parc entouré par une rivière artificielle de 10 km de long et 60 m de large et disposant d’un grand lac artificiel. Il ne coûtera que 3,5 milliards de dollars ! Le plan du site est affiché dans la ville afin que la population sache de quoi il s’agit, le commente et l’enrichisse : même en Chine le terme démocratie suppose la transparence ! Rien de tel en Algérie où le parc Dounia coûtera presque le double sans être sûr qu’il serait meilleur que le projet chinois ! Ou que d’autres parcs réalisés à travers le monde et qui n’ont pas coûté autant.  

En France, le parc Astérix présente cinq civilisations et répond à une autre logique, culturelle et éducative. Le parc Bellewaerde, en Begique, combine le type « parc naturel et animalier et le parc d’attractions ». Cet immense parc n’emploie que 69 employés permanents et 150 saisonniers ! L’effectif des autres parcs, où que ce soit dans le monde, est proportionnel à leur taille et à leurs activités. C’est aussi le cas du Parc floral, près d’Orléans, en France, et qui s’inscrit dans un cadre classé patrimoine mondial. La France, qui a les plus beaux jardins du monde avec l’Angleterre, a de très nombreux parcs dont le Parc floral de Paris, l’arboretum de l’école du Breuil ou le Marineland d’Antibes, ce lieu d’attraction marine avec un grand parc aquatique, un delphinarium…

L’Algérie n’est pas dépourvue de parcs et de jardins : le jardin botanique du Hamma est une petite merveille qui a malheureusement été abandonnée pendant des années, tout comme le parc zoologique de Ben Aknoun qui jouit de peu d’attention, qui a de nombreux problèmes et qui n’attire que quelques milliers de visiteurs par an ! Une catastrophe ! Pourquoi ne pas remédier aux problèmes de ce parc avant de lancer quoi que ce soit si l’intention était louable ? Selon la dépêche d’El Watan, Dounia va générer 8750 emplois directs, soit 3700 de plus que l’immense complexe sidérurgique d’El Hadjar à Annaba ou l’usine SNVI de Rouiba : il faut breveter cette formule magique de création massive d’emplois avant que ne la découvrent les Japonais ou les Chinois ! Mais nos champions ès création de postes d’emplois (dans un pays où le chômage est de 30%) ne nous disent pas quel chiffre d’affaires va générer ce projet ? En France, le parc Astérix a reçu 1 620 000 visiteurs en 2007. Ouvert depuis 1992, Disneyland France reçoit plus de 14,5 millions de visiteurs par an et a attiré plus de 200 millions de visiteurs depuis sa création. Hautement lucratif sera le site Dar Dounia ? Comment rentabiliser un projet aussi coûteux ?

En matière de parcs, les Emiratis ne sont pas des spécialistes, loin de là. Notre pays dispose de compétences mille fois supérieures aux leurs ! Le parc en forme de palmier dans la mer n’est qu’une idée coûteuse pour pays chaud : l’aménagement comprend plus de béton que de plantes ou de jardins. Mais comment la société EIIC a-t-elle obtenu le marché de Dounia ? Que comprenait le cahier des charges ? Qui a défini ce cahier des charges ?

Pourquoi a-t-on opté pour un type extrêmement coûteux, alors que l’on aurait pu se contenter de simples jardins qui seraient revenus à quelques millions d’euros seulement ? La presse n’a pas fait écho des dessous de ce projet au coût faramineux ! La mosquée titanesque d’Alger n’est pas commencée qu’un autre projet inutile et budgétivore va être lancé ! Et un projet aussi faramineux passe dans une dépêche de dix lignes dans la presse, sans commentaires ni explications ! Est-ce à cela que doit servir l’argent du pétrole ? N’est-on pas en train de dilapider nos richesses ? La vache laitière de Hassi Messaoud et Hassi R’mel doit-elle continuer à appauvrir le pays comme c’est le cas aujourd’hui ? Si les Chinois optent pour Disneyland c’est aussi pour la rentabilité économique du projet.
Combien de visiteurs y aura-t-il à Dar Dounia version EIIC ? Pourquoi pas un arboretum sur ce site ? Pourquoi pas un parc naturel ? Pourquoi pas un aqua- parc ? Pourquoi pas un mini Disneyland ? Jusqu’à quand cette logique dictatoriale où un ministre ou un président décide tout seul de projets au coût faramineux ?                                       
 

Categorie(s): idées-débats

Auteur(s): Ali El Hadj Tahar (Artiste peintre, écrivain)

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