Publication : Le fils du Shéol d'Anouar Benmalek : Un roman «noir»

Elwatan; le Samedi 31 Octobre 2015
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De roman en roman, Anouar Benmalek continue de traquer la mémoire coloniale et celle du XXe siècle à travers les grandes tragédies humaines. Avec Le fils du Shéol, qui a demandé quatre ans de travail à l’auteur, le lecteur est d’emblée immergé dans l’horreur des convois qui vont vers l’est de l’Europe, dans les camps de concentration du nazisme.

Cette idéologie, née après la Première Guerre mondiale, ne vient pas du néant mais plonge ses racines dans l’histoire ancienne de l’Europe. En un mot, elle n’est que la réactualisation des lois raciales qui ont commencé au Moyen-Âge en Espagne avec le décret «Limpieza sangre» contre les juifs et les musulmans après la chute de Grenade et qui ont été revivifiées avec le Code noir de Louis XIV, sans oublier, à l’époque moderne, le Code de l’indigénat de 1881 en Algérie et enfin la vague antisémite en Europe de la fin du XIXe siècle.

Même l’école, à travers certains manuels scolaires, a encouragé le prosélytisme en faveur de la supériorité de la race blanche sur les autres, comme ce fut le cas du livre de lecture intitulé Le tour de la France par deux enfants, d’Augustine Fouillée (éditions Belin en 1877) avec en prime les propos très controversés de Jules Ferry qui appuyèrent cette thèse. Tout cet arrière-plan historique raciste a favorisé le fascisme et le nazisme.

Anouar Benmalek retravaille par ailleurs dans son roman tous les clichés racistes de cette époque en les vidant de leur substance inhumaine pour les injecter dans la trame de son roman. Ils deviennent, grâce à la poétique de l’auteur, une forme de pédagogie pour se prémunir des dérives extrémistes en discours et en actes. En faisant des allers-retours entre l’Afrique et l’Europe, il embarque ainsi le lecteur dans le train de l’histoire auprès de cinq destins tragiques. Parmi eux, le jeune Karl qui dispose d’une mémoire prodigieuse capable d’apprendre des livres entiers dès la première lecture.

De ce fait, il est digne de devenir l’historien de la geste familiale des Aronstein. On le découvre dans un wagon en partance vers la Pologne. Les voyageurs sont entassés dans des wagons presque plombés, sans possibilité de respirer ni de bouger. La promiscuité devient un facteur anxiogène et source de tous les conflits. Le jeune Karl l’apprend à ses dépens car, à peine âgé de treize ans, il se retrouve dans une situation inextricable. Il est séparé de sa famille et commence à sentir brutalement la fin de l’insouciance de l’enfance.

Dans ce wagon qui file tout droit vers l’enfer, sa lueur d’espoir demeure Helena avec qui il a fait connaissance. Adolescente comme lui, le hasard de la catastrophe annoncée les a rapprochés. Au fil des kilomètres qui les séparent de la destination finale, Karl découvre des pratiques répréhensibles qui, en une journée, parviennent à déshumaniser ses compagnons de wagon. Ainsi, des forts-à-bras parmi les déportés ont pris le pouvoir pour monnayer l’eau rare et le pain donné avec parcimonie par les Allemands. Karl apprend sur le tas à se débrouiller et à survivre parmi cette humanité dépourvue de tout.

Il sent sa fin arriver et éprouve le besoin de revoir ses parents dont il a été séparé. C’est là qu’entre en scène son père, Manfred, qui a aussi été déporté dans un camp de concentration. Dans ce lieu abject où la vie se joue à la roulette russe pour désigner les candidats  qui devront passer par la chambre à gaz, il tombe sur le corps de son épouse Elise, cette belle femme qu’il a connue lors de son voyage en Algérie. Inconsolable surtout après l’avoir vue complètement transformée par ce qu’elle vient de subir, il ne lui reste plus qu’à se remémorer les circonstances de leur rencontre à La Casbah d’Alger, lors d’un concert de musique andalouse.

Le soleil d’Alger, les belles promenades sur le front de mer, leurs ébats et toutes ces petites choses de la vie qui atténuent les horreurs d’un spectacle affligeant pour l’humanité... Cette rencontre en Algérie coïncidait avec la montée du nazisme et le père d’Elisa avait mis en garde le couple qui venait de se marier contre les desseins d’Hitler, mais l’entêtement de Manfred et sa confiance dans le génie allemand et la civilisation germanique pour juguler les excès du petit caporal autrichien ont fini par convaincre Elisa d’aller s’installer avec lui à Berlin.

Deux autres destins viennent s’ajouter à cette saga, celle de Ludwig, le grand-père venu en Algérie lui aussi pour essayer d’aller en Namibie et retrouver sa fiancée. L’auteur prend les habits de l’historien pour nous narrer les exactions de l’armée allemande dans cette région australe de l’Afrique. On prend connaissance ainsi des massacres effectués entre 1905 et 1921 par la soldatesque du général de sinistre mémoire Van Trotha.

L’auteur nous montre avec beaucoup de détails le massacre des Héréros et d’autres tribus africaines. En fin de compte, le colonialisme qu’il soit français, anglais, italien ou allemand a cette propension à vouloir toujours effacer l’autre et à l’anéantir. Dans ce roman où l’horreur côtoie l’amour, Anouar Benmalek rappelle aux lecteurs que les génocides à travers l’histoire ont des filiations et s’inscrivent dans un continuum alimenté par les incompréhensions, la cupidité et l’exclusion de l’autre.
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Slimane Aït Sidhoum

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