Qatar, le modèle dérive et n’exaspère pas que les cancres du développement

Elwatan; le Lundi 20 Fevrier 2012
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Si la Chine inquiète l’Occident, le Qatar exaspère le reste du monde. Mais aussi Paris où il a racheté le PSG et où il est en passe de faire passer Canal+, l’entreprise la plus aimée des Français, pour un sympathique bouquet provincial. En lui raflant les droits d’image du football, cœur de son business avec le cinéma. Avec son bras médiatique, Al Jazeera. L’émirat détient un poids politique dans la région arabe et au-delà, hors de proportion avec les représentations classiques de la taille des nations et de la géopolitique. Ce que fait Doha de cette nouvelle influence est un autre débat. Le dernier incident au Conseil de sécurité qui a opposé les deux ambassadeurs russe et qatari est venu rappeler que Qatar est un tout petit pays, au sens ancien. Qui doit donc continuer à s’adresser aux «grands» avec déférence. Le fait est que les lignes ont bougé trop vite pour lui. Le chemin qui a amené le Qatar sur le seuil de «la cour des grands» mérite un arpentage.

Lorsqu’au milieu des années 1990, le fils Hamad renverse le père, il existe une grande visibilité sur les potentialités financières du pays dans le long terme. Le Qatar est déjà le 3e pays au monde par les réserves de gaz naturel. Grands excédents en vue. Il n’est alors pas question de refaire Dubaï. Pas la place pour deux hubs logistiques, deux plates-formes de l’offshoring dans la région. La stratégie qatarie s’invente deux moteurs. Prise de position en actifs internationaux et construction intensive d’image pays. Avec le groupe Al Jazeera en vaisseau amiral, la démarche s’avère d’une cohérence redoutable. Avec des revenus d’exportations autour de 100 milliards de dollars par an depuis cinq ans, contre des importations inférieures à 30 milliards et une balance de capital peu déficitaire, les moyens pour accélérer les conquêtes extérieures se sont accrus.

En particulier depuis la déflation des actifs boursiers en Occident depuis 2008. De 2005 à 2009 seulement, Qatari Diar, la filiale immobilière du fonds souverain qatari a investi plus de 42 milliards de dollars, dont plus de 40 pays, à 40% au Moyen-Orient, 30% en Afrique et 30% en Europe, en partenariat avec de grands groupes comme Suez, Vinci (France), Hochtief ou Deutsch Bahn (Allemagne). L’investissement qatari n’a de droit de vie ou de mort sur aucune grande filière industrielle en Europe. Ni ailleurs. Mais la somme de ces actifs fait sens. En fait un acteur à la table de Bruxelles. Hors énergie bien sûr. Et un partenaire important pour des pays en manque de capitaux comme en Afrique du Nord. La stratégie d’image pays, elle est encore plus spectaculaire.
Car plus visible. Elle a permis de transformer totalement en moins de 20 ans, l’imaginaire porté au sujet d’un émirat pétrolier voisin de l’Arabie Saoudite. La conquête de l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022 a couronné ce travail en décembre 2010.

La première question qui se pose en évaluant la stratégie Etat conduite par Qatar est de savoir jusqu’à quel cap elle demeure aux capacités du pays. Le cap est là et la dérive pointe. Acquérir beaucoup d’actifs dans le monde rend influent. Mais nécessite une capacité réelle à administrer ses engagements. Qatar achète des compétences pour cela. Comme pour le reste d’ailleurs. La démarche a ses limites. Les pertes financières, les impasses stratégiques guettent. La chute du régime d’El Gueddafi a montré combien les régimes «sous qualifiés» étaient de bons gogos pour «l’Equity international». Goldman Sachs avait plumé de 1,3 milliard de dollars le fonds souverain libyen incapable de suivre la logique de ses placements.

La stratégie de l’écrémage de la concurrence par le coup de karcher financier aussi porte de sérieux risques. Elle est au cœur de l’avancée de Doha dans le monde. ART le bouquet arabe privé du magnat saoudien Cheikh Salah a été racheté après une surenchère hors gabarit sur ses droits d’images sportives. En Algérie, la reprise d’El Watania, l’opérateur de téléphonie mobile Nedjma, par Qtel, l’opérateur qatari, obéit, à son échelle, à la même logique. L’opération algérienne de Qtel ne rentre que du bout du pied en 2010 dans les résultats positifs. En Europe, des voix s’élèvent pour protester contre le fait que l’argent qatari fausse les règles du jeu partout où il débarque : télévisions, sports, transport aérien, luxe, divertissements. Personne ne suit.

Le modèle qatari est à l’abri pour longtemps des conséquences d’un crash de ses actifs dans le monde. Son plus grand risque est qu’il se mordre la queue. Lorsque les Chinois font des acquisitions dans l’automobile (Rover ou Volvo) ils transfèrent de la technologie et renforcent leur offre d’exportation à valeur ajoutée. Rien de cela à Qatar ou le taux de chômage est à peu près nul. L’insolence du Qatar exaspère donc. Elle peut conduire rapidement l’émirat à quelques tourments politiques. Que de très nombreux pays dans le monde échangeront volontiers contre les leurs. En particulier, les pays qui font de grands excédents financiers depuis 7 ans. Et qui ne savent ni acheter une usine dans le monde ni arrivent à en attirer une chez eux.
 

Categorie(s): analyse éco

Auteur(s): El Kadi Ihsane

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