Rania, l’adolescente kamikaze qui a dit non

Elwatan; le Vendredi 20 Mars 2009
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C'est l'histoire d'une jeune fille de 15 ans,
endoctrinée et poussée vers la mort par
son mari. Rania aurait dû être la 31e femme
bombe humaine d'Irak. L'adolescente a dit
non au dernier moment.
Rania Ibrahim devait semer la
mort et la terreur le 24 août 2008 sur
le marché de Baâqouba, une ville
située à 50 km au nord de Baghdad.
Cette adolescente irakienne de 15
ans, au visage joufflu et aux cheveux
bouclés, n'avait qu'à actionner le détonateur
de la bombe qu'elle portait
sous son abaya, sa longue robe noire.
Mais au moment de devenir une kamikaze
au milieu de la foule qui se
pressait au milieu des étals des marchands,
elle n'a pas pu. Ou plutôt elle
n'a pas voulu.
La suite de l'histoire a fait ensuite
le tour du monde. Rania a été repérée
par les hommes de la milice d'Al-
Sahwa à un check-point. Ses gestes
confus et son regard paniqué l'ont
trahie. Les miliciens sunnites payés
par l'armée américaine n'ont eu aucun
mal à trouver sa ceinture d'explosifs
sous sa longue robe noire. Les 20 kg
de TNT que la jeune femme transportait
devaient provoquer un bain de
sang auquel l'Irak est habitué depuis
l'intervention américaine en 2003.

Elle n'a pas eu le courage. Pour la
première fois, le terrorisme irakien
a trouvé un visage. Celui de Rania
qui croupit depuis dans une prison
de Baghdad. Mais qui est cette femme-
enfant qui aurait dû être la 31e
femme bombe humaine d'Irak cette
année ? Pourquoi a-t-elle finalement
refusé d'accomplir sa mission jusqu'au
bout ? Etait-elle une terroriste
isolée ? Ou faut-il y voir la patte
d'Al Qaïda, qui contrôle la région
de Baâqouba, devenue l'une des plus
dangereuses du pays ?
En Irak, les avis sont partagés. Pour
beaucoup, Rania est une criminelle.
Et elle mérite la mort. «En fait, elle
n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au
bout. C'est tout», tranche Moundir,
journaliste à Baghdad. «Quand on
porte une ceinture d'explosifs, c'est
qu'on y croit. C'est pour semer la
terreur. En outre, elle n'a pas hésité
à marcher de chez elle à la place du
marché. Et s'il n'y avait pas eu une
fusillade entre les hommes d'Al-Sahwa
et des insurgés, elle se serait fait
exploser. C'est une folle.»

Endoctrinement

Faux, rétorque Bessaed Selmane,
la mère de Rania, en pleurs à l'autre
bout du fil. «Ma fille est innocente.
Elle n'a pas compris ce qui lui arrivait.
» La sexagénaire a la voix
amère de colère des mamans en détresse.
«Elle a eu peur pour elle et les
autres. C'est pour cela qu'elle a fait
marche-arrière et qu'elle est revenue
vers moi pour que je la débarrasse de
la bombe.»
C'est d'ailleurs ce que Rania a raconté
aux miliciens d'Al Sahwa au
moment de son arrestation. «Je ne
veux faire de mal à personne», leur at-
elle répété inlassablement. «Moi, je
veux devenir docteur ou enseignante.
Pas kamikaze. Ceux qui m'ont fait
porter le gilet ne m'ont jamais dit que
cela allait faire du mal. Je veux voir
ma mère.»
Rania, une victime
? La justice irakienne
tranchera. Mais
avant, elle aimerait
bien mettre la main
sur Hamid, le mari de
l'apprentie kamikaze.
Ce chômeur d'une
vingtaine d'années a
disparu depuis l'attentat
manqué. Et selon
la maman de Rania,
c'est lui le cerveau du
massacre manqué de
Baâqouba. «C'est lui
la source de nos malheurs.
Il a obligé ma fille à devenir
kamikaze, poursuit Bessaed Selmane,
dont la voix déraille régulièrement. Il
l'a endoctrinée pour la transformer
petit à petit en terroriste.» «Un processus
qui a débuté dès le mariage
il y a neuf mois, raconte Alaa Al-
Djabouri, un des seuls journalistes
irakiens autorisés à rencontrer régulièrement
Rania. Son mari l'a guidée
pas à pas sur le chemin de la mort.
Avec une idée : faire d'elle une bombe
humaine. Chaque soir, il lui disait
qu'il l'aimait beaucoup. Mais qu'il
l'aimerait encore plus au paradis. Il
lui achetait des cadeaux et il lui parlait
du jour du jugement dernier. Il
racontait les opérations des martyrs.
De ceux qui sont récompensés par
Dieu pour avoir offert leur âme pour
la cause de l'islam.» Mieux, que le
martyr est accueilli dans des jardins
verdoyants et par le chant d'oiseaux
aux mille couleurs. Toutes ses envies
sont comblées. «Rania a cru son
époux sur parole, poursuit Alaa Al-
Djabouri.
Elle est un peu simple d'esprit. Et
il en a profité pour lui faire croire
qu'elle deviendrait une "hour al aïn",
une beauté du paradis. Surtout, il insistait
pour qu'une fois au ciel, elle
le choisisse comme partenaire pour
faire l'amour éternel et pour boire
les eaux de la rivière de miel et des
élixirs de toutes sortes.»
Rania était mûre pour le sacrifice.
Le 24 août, les choses sont allées très
vite. En ce dimanche de canicule,
l'adolescente est prise en charge par
Fatima Weedad, une cousine de son
mari. C'est elle qui la ceint avec les
20 kilos d'explosifs. Continuellement,
elle la rassure. «Rien ne t'arrivera
», répète-t-elle avant de lui
offrir un jus. «De la drogue, insiste
Bessaed Selmane. Ma fille était dans
un état second.
Elle n'était pas elle-même quand la
cousine de son mari l'a accompagnée
au marché, devant l'école où Rania
devait se faire exploser.» Avant de
la quitter au milieu de la rue, Fatima
raconte à la jeune kamikaze qu'elle
verra des fleurs au moment de déclencher
le détonateur de sa bombe.
Rania est seule désormais. Et sans la
fusillade qui l'a effrayée, elle aurait
volé en éclats.

Le symbole

«Je regrette d'avoir donné ma fille
à cet homme», pleure aujourd'hui
Bessaed Selmane. «Il en a profité
dès le début. Lui qui a été logisticien
pour Al Qaïda l'a vendue aux terroristes.
C'est terrible.» Pour la maman
de Rania, ce mari indigne a gagné
de l'argent avec la peau de sa fille.
«Avec ces dollars, il pourra se payer
une nouvelle femme, une nouvelle recrue
pour la guerre sainte ! C'est ça
croire en Dieu ? C'est ça ce que dit le
Coran ?», prie-t-elle. «Ma fille a demandé
le divorce. Elle ne veut plus
rien à voir en commun avec ce monstre.
»
Rania n'est pas un cas isolé en
Irak. Loin de là. De plus en plus de
femmes se transforment en martyres
pour le compte de la nébuleuse de
Ben Laden, en perte de vitesse depuis
quelques mois. Souvent simples
d'esprit ou poussées par un désir de
vengeance, elles sont devenues la
meilleure arme des terroristes. Avec
leur abaya, elles passent souvent
inaperçues dans la rue et aux checkpoints
où les hommes n'osent pas
les fouiller. De fait, en Algérie, en
Tchétchénie ou au Proche-Orient, les
attentats suicide au féminin se multiplient.
«C'est la preuve de la lâcheté
d'Al Qaïda, indique Abdul-Karim al-
Rubaye, commandant dans l'armée
irakienne. La nébuleuse est à bout
de souffle.» Rania en est d'ailleurs le
symbole. En échouant dans sa mission,
la jeune femme a rendu un fier
service au gouvernement irakien.
Depuis, il l'exhibe tel un trophée de
sa guerre contre les terroristes. «Procès
ou pas procès, condamnée ou
pas, cette jeune fille est une victoire.
Si elle était morte, elle aurait rejoint
la liste des martyrs et serait devenue
une légende. Mais là, on voit qui sont
les soldats de Dieu. De simples gens,
pauvres, souvent mal instruits que
les terroristes utilisent comme de la
chair à canon, insiste Alaa Al Djabouri.
On est loin d'un acte réfléchi
au service de Dieu. Ceux qui agissent
ainsi au nom d'Allah n'en sont pas dignes.
»

Categorie(s): monde

Auteur(s): Sid Ahmed Hammouche

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