Raphaëlle Branche. Historienne : «Il y a là un champ d’étude passionnant pour qui voudrait s’y consacrer»

Elwatan; le Lundi 11 Avril 2011
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-Comment avez-vous choisi cet épisode de la guerre d’Algérie comme nouveau champ d’étude sur l’Algérie ?

L’étude de la région de Palestro (Lakhdaria) remonte à l’envie de travailler sur un événement marquant pour les Français au début de la guer-re : une embuscade dans laquelle sont morts quasiment tous les hommes d’une section de rappelés français. A cette date, le pouvoir exécutif venait de se voir confier les pouvoirs spéciaux et avait décidé de recourir au contingent. Des rappelés venaient d’arriver sur le sol algérien, pour six mois. La population française n’était pas ravie de ce rappel et le mois de mai fut agité de manifestations hostiles à ces départs. Dans ce contexte, l’annonce de l’embuscade fut un choc. Etait-ce la raison principale qui explique que, jusqu’à aujourd’hui, ce nom soit synonyme de violence pour les Français ayant connu la guerre ? C’est ainsi que j’ai essayé d’aller voir plus loin que l’événement, dans l’épaisseur du temps colonial.

-Vous avez enquêté en France et en Algérie. Avez-vous rencontré des difficultés dans chacun de ces pays ?

Mes enquêtes consistaient à chercher à rencontrer des témoins, d’une part, et à voir des archives, d’autre part. Sur le second point, je n’ai pas eu de difficultés particulières dans les archives françaises : certaines pouvaient être soumises à dérogation mais leur accès a été finalement autorisé. De toute façon, en 2012, toutes ces archives seront librement communicables – sauf exception. J’ai aussi pu avoir accès à des documents que des personnes, en France et en Algérie, m’ont prêtés. Enfin, j’ai recherché des témoins. Ce n’était pas aisé. Les personnes que j’ai réussi à joindre ont, en général, accepté de me parler et de me rencontrer. Plus encore qu’en France, j’ai eu beaucoup de chance d’arriver à trouver des témoins algériens. Ce travail n’aurait, en réalité, pas été possible sans le dévouement de quelques amis qui ont eu à cœur de se renseigner pour retrouver des hommes ayant combattu en 1956 dans le maquis de Palestro. En Algérie, je ne suis rien sans ceux qui m’aident à connaître mieux le pays et ses habitants.

-Dans votre recherche, vous analysez au fil du temps cette violence, de l’indépendance jusqu’à cet événement douloureux de 1956 et ses suites. Quelles conclusions en tirez-vous au plan de l’enchaînement des causalités historiques ?

Je ne crois pas qu’il y ait des lois en histoire. En revanche, mon travail essaie de montrer que de grandes violences, de grandes injustices peuvent déboucher sur d’autres violences. Même des générations après les faits, la violence est quelque chose qui n’est pas oubliée. Si elle est, par ailleurs, niée et si ses effets sont refoulés par les vainqueurs, je pense que la puissance de la révolte face à ce déni et ce refoulement peut être immense. Dans le cas de Palestro, l’embuscade du 18 mai 1956 est d’abord due à une conjoncture : la météo, la piètre qualité de l’armement français, la personnalité du sous-lieutenant français, la présence dans les lieux des hommes d’Ali Khodja sont autant d’éléments qui, réunis, ont débouché sur une embuscade victorieuse pour les maquisards algériens.

Une modification de ces éléments de conjoncture et elle aurait très bien pu ne pas avoir lieu. Il ne faut donc pas avoir une lecture trop rigide des causalités. En revanche, mon livre insiste sur des éléments de structure : l’immense violence de la colonisation dans la région, à la suite de l’échec de l’insurrection de 1871, a bouleversé la société locale et l’a marquée durablement. Sur les montagnes où se trouve Djerrah, en particulier, les événements de 1871 sont caractérisés par le sentiment d’injustice redoublé vis-à-vis du caïd des Ammals, qui mourut sur l’échafaud. Ces éléments ont pu être remobilisés au début de la lutte d’indépendance, quand le FLN parcourait les douars pour rallier les populations.

-Quels sont les manques dans l’aboutissement de vos travaux. Autrement dit, quels sont les éléments que vous auriez aimé obtenir sans le pouvoir ?

J’aurais aimé rencontrer la population civile des montagnes. Aujourd’hui, les villages ont été vidés de leurs habitants, venant ajouter aux transferts de populations liés à la guerre d’indépendance les déplacements contraints de la décennie 1990. Il ne m’a pas été possible de le faire. J’aurais aimé rencontrer des habitants de Ouled Djerrah, de Ouled Boulemmou, etc. les vieilles femmes en particulier. J’ai eu la chance d’être aidée par des gens de Ben Hini : j’aurais aimé aller plus loin. De même avec les habitants français des bourgs coloniaux de la région dont le point de vue n’a pas pu vraiment être intégré dans mon livre – mais il le sera dans le documentaire qui en sera tiré. Enfin, côté archives, les sources de la gendarmerie m’auraient permis de travailler sur la vie quotidienne dans la région, et notamment sur les formes de violences mineures, afin de creuser davantage l’aspect mémoire de la violence  dans la terre. Malheureuse- ment, ces archives n’ont pas été conservées.

-Vous suggérez une continuité avec la violence qui a déchiré l’Algérie dans les années 1990, avec l’apparition de maquis islamistes difficilement contrôlables, jusqu’à ce jour. Serait-ce la possibilité de l’ouverture d’une autre recherche sur la filiation historique de ces événements avec ceux qui les ont précédés depuis 1830 ?

Les choses sont frappantes en effet. C’est à Djerrah même qu’un maquis du GSPC, désormais AQMI, est installé. Il n’est toujours pas détruit et délogé et continue à occasionner des violences dans la région. Je me suis interrogée sur cette continuité, mais il faudrait un travail approfondi pour expliquer pourquoi là et comment ce maquis continue à pouvoir défier les autorités algériennes. Quant à la période d’avant 1871, là aussi une meilleure connaissance des violences de la conquête et de leurs effets est possible. Il y a là un champ d’étude passionnant pour qui voudrait s’y consacrer.

-Est-il possible que votre ouvrage paraisse en Algérie ?

Les éditions Casbah en ont acheté les droits et il devrait paraître prochainement, je l’espère, en français et en arabe.

-Pouvez-vous parler du documentaire que vous voudriez élaborer à partir de votre livre ?

Je travaille en ce moment à un documentaire pour la chaîne franco-allemande Arte. Il s’agit d’une adaptation du livre qui permet de resituer les débuts de la guerre d’indépendance en les mettant en perspective dans le long temps colonial. L’erreur de perspective, souvent commise, est en effet de ne parler que de la période de la guerre d’indépendance comme si tout commençait en 1954. En réalité, dans cette longue histoire franco-algérienne, le poids des années et des générations est lourd. Le réalisateur avec qui je travaille et moi-même sommes par ailleurs toujours à la recherche de témoins algériens ayant connu l’événement de 1956, le commando Ali Khodja, la région de Palestro et Beni Amrane.

-Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui?

Je continue à travailler sur l’ALN et les maquis algériens de la guerre de Libération. Je m’intéresse aussi, plus particulièrement, à la question des soldats français faits prisonniers par l’ALN. Là encore, je serais très reconnaissante à toute personne pouvant témoigner sur ces faits de me contacter. L’histoire avance aussi grâce aux témoins qui veulent bien confier leur vérité aux historiens. C’est en tout cas en partie le sens que je donne à mon travail : donner à comprendre le point de vue des acteurs des faits historiques. Cela passe, dès que possible, par le fait de les écouter.                 
 

Categorie(s): histoire

Auteur(s): Walid Mebarek

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