Réda Daoud Brixi. Muséologue, anthropologue, grand voyageur : Le globe-trotter et les Marsiens

Elwatan; le Jeudi 19 Mars 2009
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«Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent. Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons. De leur fatalité, jamais ils ne s’écartent, et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons.»

Baudelaire

Les fleurs du mal

Réda, éternel insatisfait ? C’est plutôt un passionné de l’aventure et du voyage. A 24 ans, en 1963, il accomplit le pèlerinage à La Mecque en… scooter. Six ans après, il entreprend un petit tour du monde à bord d’une héroïque Citroën 2 CV à deux moteurs. Puis, en 2004, il effectue un long périple africain qui le mène de Tlemcen à Tombouctou au Mali.
Réda qui a connu les maquis de l’ALN, la prison et les tortures de l’ordre colonial français est gagné par la fièvre du voyage au lendemain de l’indépendance. Sa passion n’a pas changé d’un iota. Promis juré, il s’apprête à refaire le tour du monde dès le mois de mai prochain. L’enfant de Tlemcen y a effectué ses études primaires et secondaires, puis a poursuivi son cursus universitaire à la Faculté d’Alger où il a décroché une licence en sciences économiques (1968). Il occupe le poste d’administrateur civil à la direction du Plan, puis directeur d’une unité de transport. Il décroche un diplôme d’études en histoire à la Sorbonne (1987), puis il entreprend une longue et passionnante carrière entièrement dédiée à la recherche dans différentes universités au Canada où il a été contraint de s’exiler durant la décennie noire. Actuellement, il préside aux destinées du musée national de la marine algérienne. Réda est l’auteur de nombreux livres.
Son œuvre singulière est chaleureuse, rugueuse, marquée par le voyage et les grands espaces. D’ailleurs, il est dans le ton de ses livres. Il ne contredirait pas Montaigne qui avait écrit un jour : «Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent la raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.» Vu de loin, Réda pourrait apparaître comme un Ibn Batouta des temps modernes, toujours en partance quelque part, à la recherche du meilleur, tordant le cou au vieil adage : «Partir, c’est mourir un peu». Mais Réda est aussi un écrivain à la sagesse aimable et parfois bucolique. «Ecrire, confesse-t-il, est le meilleur moyen de penser.» Et comme il a emmagasiné dans sa mémoire pas mal de souvenirs, il ne pouvait les laisser partir comme ça, rongés par l’écume des jours. Alors, il a consigné tous ses souvenirs de grand voyageur dans des ouvrages qui sont autant d’invites délicieuses et qui magnifient «les déserts, ces grands espaces où se rencontrent le ciel et la terre, sans l’encombrement du matérialisme futile et éphémère».

Le scoutisme, école du nationalisme

Epris de découvertes, ayant des touches avec le soufisme, voire avec la métaphysique, il a donné à cet attachement des horizons pleins d’espoir. Personnage attachant, souriant, cet homme sans âge aime partager les rires lorsqu’il conte un fait cocasse ou une anecdote croustillante. Plus sérieusement, il parle de son enfance bercée par le scoutisme qui dira-t-il «nous a inculqué l’esprit du nationalisme, où nos supérieurs, lors des randonnées, nous apprenaient les notions de patriotisme. L’Organisation spéciale (l’OS) , dès 1948, préparait déjà les gens à refuser le diktat de l’occupant. Et puis à Tlemcen, la medresa Dar El Hadith et Cheikh El Ibrahimi ont constitué sans conteste des pôles de rayonnement et de sensibilisation. Enfin, il y a un événement majeur, la mort en 1957 du Dr Ben Zerdjeb. Tlemcen s’était enflammée et les jeunes étaient mobilisés pour rejoindre le maquis. J’en étais pour intégrer un maquis urbain spécifique dans les environs de Tlemcen, aux côtés d’un commando pourchassé du Sud dans lequel activait Benosman Abdelwahab, un cousin qui a facilité mon incorporation. C’est là que j’ai fait mes classes à 18 ans. C’était l’époque du capitaine Zoubir, tué au Maroc. J’ai été emprisonné à deux reprises et torturé. Au cessez-le-feu, on a été confrontés à l’anarchie causée par les moudjahidine de la 25e heure, les «Marsiens» qui se sont substitués à l’Etat qui n’existait pas encore et qui faisaient ce que bon leur semblait. On avait l’âme angélique face à ces brigands, ces moudjahidine du dernier quart d’heure du 19 mars 1962. On était nourris d’un idéal et on ne pouvait cautionner cette mascarade. On était gagnés par la frustration. Que faire ? Je me trouvais en panne d’idéologie. On avait compris notre douleur et celle de la nation arabe que je voulais découvrir. Je me suis familiarisé avec la mécanique en préparant ma moto. Et puis, je me suis dit que le terreau du scoutisme m’avait tout appris. Je n’avais pas peur de la nuit, de l’inconnu. J’avais appris à apprivoiser la nature…

Tlemcen-La Mecque en scooter

Aller à La Mecque en scooter ? Mais c’est loin ! Ce n’est pas possible !
Pourquoi pas ! J’ai des ressorts pour voler aux éclats. Je me sens plein d’énergie pour voguer par monts et par vaux, mais de grâce, je ne peux endurer cette atmosphère de lassitude sans lueur d’espoir ; de toute façon, je suis déterminé, déclarai-je à mon ami Mounir. Nous sommes au mois de février 1963. Période encore fraîche du tumulte de l’indépendance, et voulant me dégager des nombreuses frustrations subies lors de la guerre, une seule idée me rongeait les freins : partir au loin… J’étais désemparé et ne savais que faire de ma jeunesse. Je venais d’échapper miraculeusement aux horreurs de faits de guerre que l’Algérie avait endurées au cours de ces sept années et demie de lutte anticoloniale. La souveraineté fraîchement recouvrée, j’étais plongé dans une euphorie triomphante, au point que l’aiguille de ma boussole s’est complètement détraquée. Il y eut jadis des routes d’idées, des routes de la foi, des routes de la soie, de l’or, du sel, des épices, de la poudre blanche. Il y a toujours une route pour quelque part, me dis-je. Voyager, c’est sortir de sa coquille, remettre en question nos idées préconçues, nos stéréotypes, cela nous pousse à progresser, à dépasser notre condition et à renforcer le sentiment de solidarité. Voyager, c’est aller au-delà de la découverte aussi bien de l’autre que de soi-même.
Réda nous fera part de son périple ô combien harassant, de ses déboires en Libye où des individus ont voulu l’agresser et lui subtiliser sa moto, ou encore en décrivant la cupidité de ce pompiste dans le désert égyptien qui voulait spéculer sur le prix de l’essence et qui changea complètement d’attitude lorsqu’il apprit la nationalité de notre voyageur !
L’apothéose à La Mecque a été vécue avec un réel bonheur et le retour en Algérie a été fêté de manière grandiose par sa famille et ses proches. Le tour du monde en 2 CV, comme on l’imagine, n’a pas été une partie de plaisir. Une phrase de Baden Powel, après son accident où il a frisé la mort, m’a marqué. On lui avait demandé : «Qu’est-ce que vous avez regretté dans votre
vie ?» «De ne pas avoir voyagé pour voir le pays du Soleil Levant», avait-il répondu. «Je me suis dit, la vie c’est un idéal et, à défaut d’être socialiste ou capitaliste, il faut avoir un créneau, découvrir le monde, voir la différence, aller à la rencontre de l’autre et se découvrir soi-même. J’ai fait les pays de l’ex-bloc de l’Est, puis Istanbul avec son architecture magnifique, l’Afghanistan où j’ai séjourné pendant un mois à Kandahar, puis le Népal où j’ai effectué une marche de 350 km au bord du massif de l’Himalaya. Je témoigne que je n’ai pas trouvé de gens aussi accueillants, aussi sympathiques que les Népalais qui ont un sens aigu de l’équité. Puis j’ai vu l’Inde, le Japon, l’Amérique. Des expériences enrichissantes qui renforcent ma passion et affermissent ma foi. J’ai un projet pour un autre tour du monde, pour découvrir des régions que je ne connais pas. L’Ouzbekistan, le Kirghistan et surtout l’oasis Ghaskar à l’orée du grand désert Taklamakan en Chine. En vérité, c’est tout le continent chinois que je visiterai avant de partir pour les îles du Pacifique…»
Puis, récemment en 2005, Réda a décidé de quitter la prison de «soi» en faisant du désert sa nouvelle destination. Le désert ? C’est la continuation de la découverte de soi-même, c’est la matière première de l’aventure. C’est la découverte à tous les niveaux. C’est l’union avec les étoiles, l’appréciation du temps, la rencontre de l’autre.

L’Afrique, cette inconnue

L’aventure vers le réel, la vérité vont forger l’âme comme le vent qui agit sur la roche. La nature humaine est curieuse de voir ce qu’il y a derrière l’écran. De Tlemcen l’orgueilleuse à Tombouctou la mystérieuse. Tombouctou ? Elle est reliée au désert. C’est son aboutissement, son havre. C’est le point de jonction entre le chameau, la pirogue et le camion. Ville des 300 saints, qui est demeurée la hantise des plus célèbres explorateurs tels Munco Park, Henri Barth, René Caillé. Certains y ont laissé leur peau, d’autres leur âme. Ibn Batouta au XIVe siècle, Léon l’Africain (Mohammad Ibn Hanan El Wazzan au XVIe siècle ont laissé leurs traces et leurs écrits à propos de Tombouctou la fascinante. Dans le voyage, il y a quelque chose d’irrésistible comme l’appel vers une limite à transgresser vers des confins du ciel, vers des espaces où le temps ne fuit plus. Pourquoi le désert et à plus forte raison l’Afrique ? «Pour moi, c’est une descente en ligne droite qui traverse la mer d’alfa des Hauts-Plateaux, les dunes majestueuses de Kerraz, la route des palmiers, les villes du Sud, le cœur du désert, la steppe et la savane.»
Dans sa quête d’en savoir plus, Réda s’est familiarisé avec les zaouïas de Gourara, Touat, Timimoun, Regane, Tamaransset. Il est persuadé que celles-ci, à travers la mémoire des saints hommes, ont été travesties par les écrivains orientalistes qui en ont donné des visions réductrices et biaisées, parfois même carrément déformées. Le saint El Maghili, par exemple, en a été l’une des nombreuses victimes, taxé par les orientalistes comme le pourfendeur des juifs au Touat. Alors que ceux-ci étaient protégés par la loi de Dhilmi qui fait référence à un ancien pacte. «Les juifs installés au Touat avaient transgressé ce pacte en dépassant les bornes. Ils avaient dominé le pôle économique et n’allaient pas s’arrêter là. Il fallait mettre le holà à cette situation.» El Maghili, gendre de Abderrahmane Ethaâlibi, saint patron d’Alger, a été chargé par ce dernier de semer la graine de l’Islam à travers la zaouïa Kadiria, plus encore à travers l’Afrique. «Ce qu’on ne dit pas, c’est que notre ouali, au sens propre et figuré, s’en est allé jusqu’à Gao et Kano où il a propagé l’Islam authentique, expurgé des pratiques paganiques qui avaient cours dans ces contrées. Toutes ces vérités sont rarement mises en avant, voire occultées.» Réda a été directeur des musées et sites à Tlemcen depuis 2 ans. Comme il est muséologue, on a fait appel à ses compétences pour lancer un musée national de la marine, «un des musées les plus en vogue en Méditerranée dans les voûtes de Kheiredine à l’Amirauté. Il y a une volonté politique pour en faire un musée moderne pour perpétuer la mémoire de 3 siècles de gloire de la marine algérienne».

|PARCOURS|

|Issu d’une famille tlemcénienne de vieille souche, Réda Daoud Brixi, après des études en sciences éco à l’Université d’Alger (1963-1968), occupera plusieurs fonctions administratives. Diplômé d’histoire à la Sorbonne (1987), il entreprendra à partir de 1993 au Canada une longue carrière dédiée à la recherche universitaire. Anthropologue et muséologue, il participe à de nombreuses conférences. Il a publié chez Alger-Livres éditions, Pèlerinage à La Mecque en scooter, Pour un nouvel ordre de muséologie, Tour du monde en 2 CV, Un Algérien à Tombouctou et d’autres livres en chantier.
Réda a été désigné pour diriger le nouveau musée national de la marine algérienne.|

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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