Résidences universitaires de Béjaïa : Les cités de la misère

Elwatan; le Lundi 7 Janvier 2008
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Chambres surchargées, manque d'hygiène, rations alimentaires pauvres et en quantités insuffisantes, salles de lecture exiguës, problèmes de transport, manque d'infrastructures socioculturelles…

Béjaïa.
De notre bureau

La vie quotidienne dans les résidences universitaires de Béjaïa tient plus du parcours du combattant que de celui de l'étudiant.
Sabrina, étudiante en droit, est formelle. «Quand on quitte l'université on emporte deux choses avec soi : un diplôme et un ulcère d'estomac», dit-elle avec une pointe d'ironie féroce. L'humour noir est la seule parade que cette jolie blonde élancée a trouvé contre les déplorables conditions de vie dans la résidence universitaire où elle passe péniblement sa quatrième année. Nous sommes à la cité 1000 Lits à Béjaïa. Un nom qui colle parfaitement à cet immense dortoir sale et surchargé. Au chapitre des doléances soulevées par les étudiants (filles et garçons) qui y résident, la restauration vient largement en tête. Il faut faire la queue pendant une heure pour avoir droit à une portion de fromage et un pot de yaourt. L'ordinaire de l'étudiant ? Des pâtes, des légumes secs, des œufs durs et un fromage infect. «C'est un fromage spécial étudiant. Il faut beaucoup de courage pour l'avaler», dit Massyka, étudiante en tamazight. Pas de viande mais souvent une tranche de cachir. Quelquefois, le lundi, ils peuvent espérer se faire servir du poisson congelé. Jamais du poisson frais, même de misérables sardines. C'est trop cher, leur a-t-on fait comprendre. «Depuis le début de l'année à ce jour, on nous a donné du poulet une seule fois», dit Samir.
C'était jour de fête. Et pour cette mémorable circonstance, il a fallu faire une chaîne de deux heures car tout le monde a tenu à «doubler la mise». L'étudiant qui peut enfin se saisir triomphalement de son maigre plateau repas n'est pas pour autant au bout de ses peines. Il faut rester debout et attendre qu'une chaise se libère. Et pour cause, le restaurant universitaire, d'une capacité de 500 places, dessert 5000 étudiants issus de deux résidences mitoyennes. Le manque d'hygiène est tel que les repas pris dans le restaurant universitaire finissent très souvent par une gastrite, comme le soulignent la plupart des étudiants que nous avons rencontrés.
Question hébergement, les étudiants ne sont guère mieux lotis. Les chambres à deux sont passées à quatre et bientôt à cinq, a fait savoir la direction de la cité. Les chambres à quatre ont gagné deux locataires de plus et celles prévues pour six sont devenues des dortoirs où s'entassent huit étudiants ou étudiantes qui doivent développer des trésors de tolérance pour se partager un minuscule espace de survie. Dans ces conditions de promiscuité intolérable, il faut gérer l'espace avec minutie. Tout est rationné, y compris l'oxygène : il faut dormir la fenêtre ouverte pour pouvoir respirer un peu d'air frais. Même les espaces entre les lits superposés sont exploités. Faute de vraies places dans la cité, l'administration octroie un matelas et ce petit couloir exigu aux étudiants sans chambre. La nuit, quand on se lève pour aller aux toilettes, il faut faire attention à ne pas poser le pied sur le corps du copain ou de la copine qui dort à même le sol. Lydia est nouvelle et n'a toujours pas bénéficié de «chambre». En attendant une hypothétique place, elle et sa copine sont hébergées temporairement chez sa belle-sœur.
Nous ne pouvons pas visiter les chambres des filles qui se plaignent toutes du manque d'hygiène mais l'astuce est vite trouvée. On leur donne notre appareil photo pour qu'elles prennent des photos des chambres, des couloirs et des salles d'eau. Quand elles reviennent au bout de quelques minutes, les photos sont en effet très évocatrices. La saleté est repoussante et certaines prises vous arrachent un haut-le-cœur. Les filles font elles-mêmes le nettoyage car il n'y a pas suffisamment de femmes de ménage. Quoique très étroites, les chambres sont propres et bien rangées mais l'hygiène est absente des salles d'eau. «Faute d'eau chaude, nous ne pouvons pas prendre de douche», témoigne une étudiante qui s'est jointe au groupe. Le concert des lamentations monte crescendo. L'eau ne coule dans les robinets que deux petites heures le matin et deux heures le soir. Faute de pression, elle ne monte pas aux étages supérieurs. Le chauffage, cela va sans dire, ne fonctionne que très rarement. La literie n'a pas été changée depuis l'ouverture de la cité, il y a six ans. Le cyber ne fonctionne pas. Celui de la résidence de Targa Ouzemmour a fermé depuis plus d'une année. Le foyer est trop petit par rapport au nombre d'étudiants et les filles n'y mettent jamais les pieds. Quant à la salle de lecture, il faut réserver sa place longtemps à l'avance. Celle de la nouvelle cité Pépinière que nous avons visitée contient à peine une centaine de livres. Elle est digne d'une bibliothèque de quartier pauvre.
Le système LMD exige de l'étudiant beaucoup de recherches personnelles. Le drame est que les bibliothèques sont vides, les cybers fermés et les salles de lecture décoratives. Au beau milieu de la cité, les étudiants tiennent à nous faire visiter la niche à ordures devenue une véritable décharge publique. La benne à ordures crache par tous ses orifices son trop-plein d'immondices. A côté, nous avons compté pas moins de soixante sacs et poubelles sans couvercle. «Voilà où finissent les repas qu'ils nous servent», dit un étudiant. «Ils nous asphyxient avec ces ordures», dit un autre. De ce tas de déchets malodorants montent en effet des relents pestilentiels qui pénètrent dans les chambres et indisposent les occupants. Juste à côté, une autre décharge donne à voir des matelas éventrés, sales et puants entreposés contre un mur. «Dans nos chambres, on a appris à cohabiter avec les cafards et les fourmis», dit Hamid, un étudiant en deuxième année de droit. Faute de femmes de ménage, on s'organise comme on peut. Hakim, 3e année sciences éco, réside à la nouvelle cité Pépinière. Avec ses camarades, il a mis au point un système de nettoyage de la salle d'eau et du couloir par rotation. Chaque jour, une chambrée prend le frottoir et la serpillière. Aujourd'hui, c'est la chambre 5 qui est de service. Pour les études c'est le LMD, mais pour la vie dans la cité c'est le système D. Chacun se débrouille comme il peut. Devant les blocs filles, il n'y a pas de gardien le jour. La nuit, il y a un gardien pour trois immeubles. Ce qui fait que les portes de deux blocs sont fermées pour ne laisser qu'un seul passage à surveiller. La dernière fois qu'il y a eu un tremblement de terre, les filles ont paniqué devant les grilles fermées pour se bousculer devant le seul passage ouvert. Il y a une seule ambulance pour cinq résidences, soutiennent les responsables des comités de cité.
Les étudiants nous proposent de visiter les cuisines du restaurant universitaire. Des sacs-poubelles sont entreposés à l'entrée, ce qui donne déjà un aperçu de l'hygiène dans ce milieu. A l'intérieur, la saleté est repoussante. Le parterre est crasseux. Des plateaux avec des reliefs de repas traînent sur les tables alors que des employés s'affairent à préparer le dîner. Dans une petite pièce à la propreté très approximative, le préposé à la boucherie débite des carcasses de poulet à la hache.
Les étudiants sont en grève depuis une semaine et l'administration tient à les amadouer avec du poulet qui vient tout juste d'être livré. «La viande, nous l'avons nous-mêmes refoulée», soutient Mohand, membre du comité de cité. «Ils nous servent de la vieille vache immangeable», précise-t-il en guise d'explication. A la cité 17 Octobre, rencontre avec des résidents. Des sacs-poubelles partout où l'œil se pose. Mêmes problèmes de restauration, d'hygiène et de surcharge.
Il faut une heure et demie de queue devant le restaurant pour se faire servir le même fromage infect et sans étiquette. En désespoir de cause, les étudiants se rabattent sur les omelettes et les frites qu'ils préparent eux-mêmes dans leurs chambres à l'aide d'une résistance ou d'un petit réchaud. C'est tout ce que leur bourse de 2700 DA par trimestre permet. «Le transport pose également un grand problème. Il n'y a pas assez de navettes vers le campus d'Aboudaou. A peine 40% de ceux qui ont cours à 8h arrivent à l'heure», dit Halim, 3e année de français LMD. Lui et douze de ses compagnons ont été attaqués en justice par l'administration de l'université pour dégradation de biens publics. «On a occupé le rectorat pacifiquement mais il y a eu l'effet de foule», dit-il en guise d'explication. Leur plateforme de revendications comporte 21 points dont 10 consacrés à la pédagogie. Avant de quitter un milieu estudiantin en pleine ébullition, les étudiants tiennent à nous faire visiter une exposition organisée par l'association culturelle Ighrassen Karim. Thème : les droits de l'homme. Faut-il après cela s'étonner que les étudiants réclament leurs droits ?

Categorie(s): enquête

Auteur(s): Djamel Alilat

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