Saïb Musette. sociologue et directeur de recherche au CREAD : «Nous sommes face à des flux migratoires mixtes»

Elwatan; le Lundi 26 Octobre 2015
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Face au flux important de populations vulnérables entrant en Algérie, peut-on dresser le profil des migrants que nous accueillons ?

La vulnérabilité des personnes impose un constat et une distinction. Pour le constat, l’Algérie accueille différentes nationalités depuis des années. Les premières «victimes» proviennent de Palestine. Les Palestiniens ont un autre statut que celui de «réfugié», selon le HCR. Puis viennent d’autres populations «vulnérabilisées» venant de la République sahraouie, reconnue par l’Algérie.

Ces populations bénéficient du mandat du HCR.

Nous avons aussi les populations vulnérables provenant de nos voisins, les pays les plus «pauvres» du monde (Mali, Niger). Ces populations ont toujours été accueillies par l’Algérie. Notre pays entretient aussi des relations économiques fondées sur le «troc» ou le «travail saisonnier» dans les wilayas du Sud.

Elles partagent souvent aussi les mêmes règles coutumières avec la communauté des Touareg. Ces formes alternantes de migration saisonnière n’ont jamais posé de problème pour notre pays. Pour la distinction, la  multiplication des conflits actuels dans notre environnement, bien avant le pseudo «printemps arabe», relève des «crises politiques» provoquées par des oppositions, avec le soutien de pays tiers.

Des personnes migrent à la recherche d’une protection internationale et trouvent «refuge» dans les pays voisins et les pays accessibles par voie terrestre pour les plus vulnérables. D’autres sont «piégées» à l’intérieur de leurs frontières, elles sont soit recensées comme des «déplacés internes», soit des «demandeurs d’asile». Elles bénéficient de ce fait d’une aide humanitaire du HCR et autres ONG.

Certaines études ont montré que les conditions économiques étaient l’un des premiers motifs de migration pour ceux qui entraient en Algérie. Que reste-t-il de cette catégorie ?

Les migrations, pour des raisons économiques, ont toujours existé et existeront toujours. C’est l’une des raisons de la confusion actuelle. Nous sommes face à des «flux migratoires mixtes». Comme dans un avion, vous avez des passagers qui voyagent pour différents motifs, les uns pour chercher de l’aide, les autres pour aller chercher du travail ou pour une vie meilleure ailleurs. Les migrants économiques en Algérie sont nombreux : nous avons les Chinois en pole position.

Ils viennent pour travailler, avec un contrat de travail. Tous les migrants économiques sont soumis à l’obtention d’un visa de travail, d’un permis de travail et d’une carte de séjour.  Ils sont de plus en plus nombreux, selon les données du ministère du Travail. Il y a aussi ceux qui «transitent» par l’Algérie pour aller chercher du «travail» ailleurs.

Devant les difficultés d’aller ailleurs, ils optent pour travailler en Algérie et réunir le minimum de ressources afin de ne pas retourner «bredouilles» dans leurs pays. Ils sont ainsi convertis dans la catégorie des migrations économiques. Ils trouvent en Algérie un secteur informel qui a besoin de main-d’œuvre.

Ils y a aussi beaucoup d’Algériens qui quittent le pays. Comment expliquer ce paradoxe. La recherche d’une meilleure qualité de vie est-elle le seul dénominateur commun ?

Le paradoxe est une vision minimaliste. Les Algériens qui quittent le pays «au péril de leur vie» font partie de la catégorie des harraga, un phénomène qui a connu ses débuts dans les années 2000, mais qui existait aussi avant (les jeunes, notamment, empruntaient les voies terrestres, par la Tunisie, par le Maroc pour regagner soit l’Italie et l’Espagne, qui servaient de pays de transit).

Quant à la «recherche d’une meilleure qualité de vie», elle est le propre de l’être humain qui cherche toujours à améliorer sa situation sociale et économique. Celle-ci est toute relative. Cette forme de migration est sélective. Elle touche différentes catégories sociales. Il y a des effets d’appel pour «les compétences» par des économies en mal de ressources humaines qualifiées pour soutenir le rythme de leur croissance. Cette sélectivité de la migration provoque à son tour un effet non désiré.

Les personnes désirant migrer mais n’ayant pas les qualifications requises vont trouver des failles dans le système des contrôles des frontières. Ils vont exploiter ces failles et obtiennent parfois des visas de tourisme ou d’études, ou encore de stages, voire des compétitions sportives. A l’expiration de la validité des visas, ils se retrouvent en situation irrégulière. Ils attendent le lancement des processus de régularisation, souvent déclenché par les pays d’accueil.

L’Algérie connaît des difficultés économiques pour prendre en charge sa population. Cela peut-il constituer un argument au renvoi chez eux d’une partie des migrants ?

Les difficultés économiques de l’Algérie ne sont pas liées au fonctionnement du marché du travail. Ce marché est actuellement en panne de main-d’œuvre, qu’elle soit qualifié ou non. Cette panne provient de notre système de salaire, qui obéit à l’offre et à la demande. Le système salarial est à revoir.

Le renvoi actuel des étrangers en situation irrégulière tend à devenir cyclique, avec l’approche de l’hiver, notamment pour ceux qui sont dans la nature ou vivent de la charité… la période de «zakat» est une aubaine non seulement pour ces pauvres, mais même pour les «riches» qui ne trouvent plus de «vrais» pauvres dans les villes. Le rapatriement de ces migrants (notamment les Nigériens) a fait l’objet d’un accord avec les autorités du pays d’origine. 

Pour finir, la gestion des flux impose un renforcement des mesures sécuritaires mais plus encore la mise en place d’une politique migratoire, avec un volet humanitaire. L’absence de ce volet fait qu’il y a quelque part une stratégie conjoncturelle, avec la mobilisation de la société civile. Il nous faut une véritable politique migratoire, aussi bien pour l’immigration que pour l’émigration, fondée sur les valeurs de notre société et sur les conventions internationales que l’Algérie a ratifiées.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Safia Berkouk

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