Saïd Khelil. Activiste politique, ancien premier secrétaire du ffs, pharmacien : «Les dictatures finissent mal…»

Elwatan; le Jeudi 22 Octobre 2015
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La politique sait être ingrate et parfois injuste avec les hommes. En voilà un qui s’y est engouffré pour constater qu’elle est un terreau où la vertu et les bonnes intentions ont peu de chance d’y trouver place. L’œil vigilant mais toujours habité par ce qu’il a vécu, le teint fouetté par le bon air de Kabylie, Saïd garde cet aplomb et cette énergie propres aux gens qui ont beaucoup peiné pour en arriver là. Dans cette famille modeste de paysans dont il est issu, on a plus l’habitude d’aller arracher des acquis que d’hériter.

Ce pharmacien de 66 ans, établi de longue date, est plus connu pour son activisme politique que par son activité professionnelle qu’il exerce du côté de Larbaâ Nath Irathen. Belle revanche sur une enfance modeste méritante et digne qui lui apprendra que sans justice sociale, les peuples sont condamnés à toujours rester entre parenthèses. Naissance en 1949 dans la commune de Tizi Rached de parents paysans qui travaillaient la terre. L’exode rural finira par déplacer la famille à Tizi Ouzou en 1955 où le père trouvera un boulot comme journalier.

C’est dans la ville des Genêts que Saïd s’inscrira à l’école Jeanmaire. Le soir, c’est à la médersa Echabiba de Lalla Saïda qui se trouvait sur les hauteurs de la ville qu’il complétait son savoir. «C’est ce qui explique ma formation en arabe et mon passage au régime franco-musulman, d’où mon parcours au lycée Amara Rachid de Ben Aknoun jusqu’à la terminale. Mon bac sciences a été décroché au lycée Amirouche de Tizi Ouzou où j’étais maître d’internat pour subvenir aux besoins de ma famille. Même lors de mes études en pharmacie à Alger, j’exerçais à Boumerdès, aux lycées Amara Rachid, Abane Ramdane et technique du Ruisseau en tant que pion.»

À la force des bras

Puis, ce sera le service national à Blida, Sidi Bel Abbès et Lakhdaria. 31 longs mois qui coïncidaient avec l’éclatement de l’affaire du Sahara occidental en 1975. Réintégré dans la vie civile, Saïd entamera une carrière de pharmacien dans le secteur public. «C’est là qu’on a basculé dans la politique. J’étais très actif en tant que syndicaliste, j’étais porté sur ça.

J’avais un naturel pour bouger. Il y avait des cercles activistes à Ben Aknoun, dont l’UNEA pour laquelle j’avais une sympathie malgré nos divergences sur la question tamazight. Les activistes se sont retrouvés à Tizi Ouzou. Dans le corps médical : Lounaouci, Sadi, Ouabadi, Halet, Stiet, à l’université, Achab, Oussalem, Hend Sadi. C’était l’époque de l’ouverture du pôle universitaire de Tizi Ouzou. J’étais assistant de biochimie, on s’est retrouvés dans une espèce d’incubateur d’idées, d’agitation.

C’est parti comme ça ! Déjà, lors des débats sur la Charte nationale de 1976, nous avions contribué, dans le cadre de l’AG des médecins, à faire des amendements pour la prise en charge de la question identitaire amazighe. Ce qui a déplu au régime qui nous a stigmatisés. Puis les événements se sont emballés par la suite, notamment lors des événements de 1980. Cela nous a valu des arrestations et quelques mois de prison. Cela a renforcé nos convictions après la sortie où on s’est adaptés avec une expression publique, en renonçant à l’activisme organique.»

De là a germé l’idée de lancer la Ligue des droits de l’homme, le syndicat autonome des médecins et l’association des enfants de chouhada. «Tout cela va amener les événements de 1985 et leur lot d’arrestations. Ali Yahia Abdenour, Ferhat Mhenni, About Arezki, Aït Larbi Arezki et Mokrane Doumene, tous arrêtés avec des amis de Chlef dont Kaddour. L’urgence était la prise en charge des détenus et leur soutien politique et juridique jusqu’à leur libération. Il y a eu quelques dissensions sur la manière d’agir, mais le mouvement va partir en rangs dispersés après l’ouverture démocratique en 1989.»

L’histoire palpitait. Saïd rejoint le FFS dont il sera premier secrétaire, mais la lune de miel ne durera pas longtemps. «Après l’assassinat de Boudiaf, Aït Ahmed était à l’extérieur. La crise était aiguë et la violence intense. Nous sommes restés à nos postes. Pour moi, c’était une question morale malgré tous les risques. Nous étions élus en 1991 avec une marge notable et une confiance populaire indéniable. Il n’était pas question d’abandonner le terrain, même si le processus électoral est annulé. Nous avons rejoint le grand parti d’opposition historique pour défendre nos idées et les citoyens et non pour aspirer à un quelconque strapontin.

Hamdani, Halet, Stiet et d’autres ont été élus dès le premier tour. Il fallait assumer notre posture d’opposition radicale, démocratiquement et pacifiquement. Mais après quelques années, c’était l’impasse ! Aït Ahmed était installé à l’extérieur et la direction, ici, confrontée à une situation très dure sans avoir les mains libres. Au-delà du grand tournant de Sant Egidio, c’est beaucoup plus le statut de dirigeant, sans toutes les prérogatives, qui était posé. Le congrès tardait à venir, ce qui m’a amené à claquer la porte, la situation devenant intenable.»

Après le FFS, le MDC

Partant de là, un groupe dont Saïd a fait une tentative de s’organiser avec la même philisophie politique en créant le MDC. «Nous étions confrontés à des obstacles infranchissables et non des moindres : les moyens.» Avec l’épisode Bouteflika et les événements de 2001 qui ont ensanglanté la Kabylie, la création d’un parti politique devient caduque. Cette découverte de la politique renseignera Saïd sur ces pouvoirs honnis parce qu’illégitimes et hégémoniques, sur leurs appétits voraces, leurs limites, leurs chausse-trappes, leurs ruses et leurs trahisons. «Pour moi, la politique saine est une action vitale qui donne un sens à la vie d’un être humain. Chez nous, l’expression est muselée.

On veut nous faire grimper la montagne en marche arrière (N’tsali  adhrar souâarour). Y renoncer, c’est laisser le champ libre à l’arbitraire et à la tyrannie. Aucune action ne reste sans effet. Même si c’est relatif, on peut le vérifier avec les acquis de 1989 sur le terrain avec la liberté de parole, de culte même réduite, la liberté de s’organiser par rapport au parti unique. Il y a eu des avancées qu’on veut aujourd’hui effacer. C’est pourquoi il faut lutter.

Ce qui est dangereux, c’est de croiser les bras et discréditer le politique en le confondant avec l’action politicienne opportuniste qui ramène des privilèges... Comme dans chaque mouvement historique, tout n’est pas linéaire. Nous avons connu des périodes fastes pour notre mouvance lors des décennies 1980 et 1990. C’est indéniable. La décennie 2000 et l’avènement du Bouteflikisme nous a menés vers une régression mortelle qui peut s’expliquer par l’épuisement, la récupération de beaucoup de cadres et la rupture générationnelle. L’école algérienne a aussi fait son effet.

Les jeunes qui arrivent sur le marché politique n’ont aucune notion des valeurs humanistes universelles. Ils sont formatés...». Comme on lui rappelle qu’un Etat civil est préconisé par les tenants du pouvoir, à moins que ce soit un effet d’annonce, Saïd réagit promptement : «Il faut se méfier de la sémantique. Un Etat civil doit être défini dans un cadre politique qui ne souffre aucune contestation, où réellement la souveraineté populaire est entière et indiscutable.

Il n’y a qu’à voir l’expérience tunisienne. Aussi je persiste à dire que ces déclarations sont un leurre. Tant qu’ils édictent les règles du jeu, nous sommes exclus. Ils disent que la transition nous l’avons vécue après l’arrêt du processus électoral et les putschs électoraux ainsi que les élections falsifiées depuis 1997. On est dans une démocratie de façade et formelle qui ne trompe personne. Aujourd’hui, l’heure de vérité a sonné. La rente va se tarir. Le système ne peut plus fonctionner alors qu’il avait l’habitude d’arroser à tout-va pour s’offrir la paix sociale.

Ils en avaient plein les poches sans pour autant faire avancer le pays. Aujourd’hui, sans la capacité financière que peuvent-ils faire ? Tous les experts sont unanimes pour décréter qu’une économie à l’arrêt débouche forcément sur des soubresauts et des crises. Il est vrai qu’il sera très difficile de faire bouger les lignes au vu du poids des lobbies, de l’immobilisme de l’administration et de l’anesthésie de la société, mais l’histoire n’est pas figée et nécessité peut faire loi. Tout le monde est dans l’impasse, et le pouvoir et la société.»

Société anesthésiée

Dans toutes les sociétés, le rôle d’avant-garde dévolu aux élites est primordial. Or, chez nous, les intellectuels ne sont pas endormis comme on pourrait l’imaginer. Ils sont tétanisés, submergés par leur silence complice et leur impuissance. «Nous avons des centaines de milliers de cadres de haut niveau qui se sont exilés. Le traumatisme profond de la décennie sanglante a laissé des séquelles. Nous avons régressé dans nos systèmes de formation à tous les niveaux. Ce qui explique l’avènement de ces forces parasitaires qui se sont développées sur un terrain fertile. D’où l’absence de contre-pouvoir.

De plus, nous sommes confrontés à une situation inédite. Nous ne connaissons pas encore l’impact de cette nouvelle finance dans les rouages de ce qui reste de l’Etat.»Saïd est un convaincu et un obstiné lorsqu’il s’agit de défendre ses idées. Il sait mettre le doigt sur toutes les détresses où qu’elles soient. L’actualité ne l’indiffère pas. A propos de la sortie énigmatique d’Ouyahia qui s’est même attaqué à Mhenni : «C’est de la diversion. Une pratique connue pour dévier des vrais problèmes, de leur gestion catastrophique.

Ouyahia incrimine Ferhat Mhenni qui n’a rien à voir dans la gestion actuelle du pays. C’est un jeu dangereux dans la mesure où il stigmatise une région qui ne s’est pas encore remise de ses traumatismes de 2001, où il y a eu 126 morts et des centaines de blessés, et où, par contre, la responsabilité d’Ouyahia est pleine et entière alors qu’il était à l’époque dans les hautes sphères du pouvoir.»

A 66 ans, avec cette image de guetteur stupéfait mais lucide, Saïd n’en démord pas. L’espoir est permis selon lui. «Nous n’avons pas le droit, en tant que militants politiques, de désespérer. Tant qu’il y a le moindre interstice d’action, donc d’espoir, il faut l’exploiter et je terminerai par cette sentence de Gramsci : «Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.»


 

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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