Slimane Bedrani. Directeur de recherche au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) : «L’aisance financière pousse plus à l’importation»

Elwatan; le Lundi 20 Fevrier 2012
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-En 2011, 20% de nos importations étaient constituées de produits alimentaires, dont 10 milliards de dollars pour les céréales, l’huile, le sucre et la poudre le lait. Quelle interprétation donnez- vous à ces chiffres ?

Dans les années quatre-vingt-dix, les produits alimentaires représentaient entre 19,4 % (en 1990) et 29,3% (en 1999) des importations totales, la moyenne pour les années 1990-1999 étant approximativement de 26%. Cela veut dire qu’en l’espace de vingt ans, les importations alimentaires restent toujours relativement aussi importantes par rapport aux importations totales, malgré le fait que les importations de produits non agricoles connaissent depuis plusieurs années des accroissements très forts du fait des investissements considérables réalisés par le pays dans les infrastructures. La dépendance de l’Algérie vis-à-vis de l’extérieur en produits agricoles et alimentaires continue donc d’être préoccupante. L’Algérie importe plus de céréales, plus de poudre de lait, plus d’huile actuellement que dans les années quatre-vingt-dix. Cela signifie que les accroissements des différentes productions agricoles sont soit inexistants, soit trop faibles par rapport à la croissance des besoins de la population. Pourtant, les marges de progrès du pays demeurent encore relativement importantes : beaucoup de nos rendements sont bien inférieurs à ceux des autres pays méditerranéens et à ceux qui pourraient être obtenus avec les techniques existantes.

-Quelles sont les lacunes de la politique agricole poursuivie par les pouvoirs publics qui ont conduit l’Algérie à cette dépendance inquiétante vis-à-vis des importations ?

Vaste question à laquelle je ne fournirais que quelques éléments de réponse. Les principales lacunes dans les politiques agricoles sont :
- Que, le plus souvent, elles ne font pas l’objet d’études préalables pour déterminer leurs coûts et leurs avantages, leurs impacts probables, les obstacles éventuels qu’elles pourraient rencontrer dans leur application. Décidées et mises en œuvre souvent de façon hâtive, elles sont source d’utilisation non optimale des ressources publiques, de surcoûts, parfois de détournements.
- Qu’elles sont conçues souvent sans la participation effective des opérateurs et agriculteurs directement concernés, la participation, quand elle est recherchée, étant principalement formelle. Les institutions qui sont censées représenter les agriculteurs (chambres d’agriculture, organisations interprofessionnelles) interviennent peu, voire pas du tout, dans la définition des politiques et ne servent souvent que de caisses de résonance aux décideurs centraux ;
- Qu’elles ne se fixent jamais d’objectifs précis, mesurables et réalistes - ni en termes de coût, ni en termes de bénéfice, ni en termes d’horizon temporel – qui engagent réellement les décideurs,
- Et, surtout, qu’elles ne font jamais l’objet d’une évaluation indépendante, objective et publique a posteriori. Pourtant, une évaluation de ce type permettrait de mieux motiver les décideurs à concevoir et exécuter des politiques plus efficaces et plus efficientes. Parce que transparente, elle permettrait aussi de mobiliser davantage les différentes parties prenantes dans l’économie agricole et rurale.

-Certains produits comme le soja, le maïs, le sucre de betterave sont systématiquement importés. N’avons-nous pas les moyens de faire autrement ou bien est-il plus simple d’importer ?

Il est sûr que l’aisance financière procurée par la rente pétrolière pousse plus à l’importation qu’à affronter les difficultés de la production locale, surtout quand il s’agit de cultures peu familières pour les agriculteurs comme le soja ou la betterave sucrière. Le problème de savoir quels produits agricoles l’Algérie a-t-elle intérêt à produire ou à importer ne semble pas être une préoccupation majeure des décideurs dans le domaine des politiques agricoles, aucune étude n’ayant été faite depuis longtemps sur cette question. Les subventions directes ou indirectes accordées à certains produits (blés, lait…) indiquent les préférences des décideurs pour ces produits, mais ces préférences ne semblent pas être appuyées par des analyses économiques rigoureuses, même si on peut comprendre leurs motivations sociales.

-L’autosuffisance alimentaire de l’Algérie semble relever de l’utopie. La sécurité alimentaire est-elle un objectif à sa portée ? Par quoi cela passe-t-il ?

L’autosuffisance alimentaire est sans aucun doute une utopie compte tenu du modèle de consommation dominant dans le pays. Mais la sécurité alimentaire n’implique aucunement l’autosuffisance. Elle peut s’obtenir comme une combinaison d’une production locale minimale et d’une capacité financière d’importation de certains produits considérés comme étant vitaux pour les consommateurs. Il ne s’agit pas de produire de tout à n’importe quel prix, même pour les produits dits «stratégiques». L’importation de nourriture bon marché contribue de façon décisive au développement économique en diminuant le coût des «biens salaires» . Elle n’est donc pas à prohiber systématiquement, si tant est qu’on puisse le faire. La sécurité alimentaire est un objectif politique que toute nation se doit de fixer et se doit d’atteindre. Objectif politique, la sécurité alimentaire doit faire l’objet d’études rigoureuses et contradictoires et d’un débat ouvert à tous pour fixer les objectifs de production minimaux dans les principaux produits considérés comme vitaux pour l’alimentation de toute la population.                     
 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Safia Berkouk

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