Théâtre. Petites confidences entre comédiennes

Elwatan; le Vendredi 17 Fevrier 2012
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Wahiba Zekkal : Nouria et Keltoum m’ont protégée et transmis leur savoir

J’ai beaucoup de respect pour les gens qui valorisent le travail de la femme artiste. J’ai été honorée par l’invitation qui m’a été adressée pour assister à ce festival dédié à Keltoum, une grande dame. Epouse de Mohamed Touri, j’avais appris que Mahieddine Bachtarzi cherchait des comédiennes. Je suis allée le voir. Il m’avait reçue à bras ouverts, surtout que je maîtrisais la langue arabe. Il m’avait donné un texte que nous avons lu ensemble. Il m’avait conseillé d’améliorer ma diction, d’apprendre le texte et de revenir. Il m’a alors acceptée. C’était en 1950. A l’époque, Keltoum était la préférée de Bachtarzi dans la distribution pour les pièces. Disciplinée, elle aimait le théâtre comme si elle y était née ! Elle avait eu une vie malheureuse. Bachtarzi l’avait aidée à devenir une artiste complète. Elle ne l’a jamais déçu. Keltoum et moi avons partagé de bons moments, avant et après la guerre de Libération nationale. Nous étions ensemble lors de l’ouverture du Théâtre national, dans les années 1960. Puis dans les années 1970, j’ai été mise à l’écart. On m’a dit que j’étais tragédienne, que je n’étais pas faite pour la comédie. On m’avait même fait dégoûter le théâtre. Pourtant, j’adorais ce métier. Je me suis retirée en beauté. Même non instruit, mon père avait accepté que je fasse partie de la troupe de Bachtarzi. A chaque fois que je jouais, il était au premier rang. Il n’a jamais refusé que je devienne une artiste. Ma grand-mère et mon oncle étaient un peu hésitants au début, mais après, ils m’ont soutenue. Nouria m’avait donné pour nom de scène Wahiba. Elle m’avait dit : «Puisque tu es Oranaise et que Ahmed Wahby est d’Oran aussi, tu vas avoir ce prénom.» Nouria m’a beaucoup aidée, pendant des années, pour éviter que j’aille habiter dans un hôtel. Nouria et Keltoum, qui étaient pour moi une famille, m’ont protégée et transmis leur savoir. Mon premier mari, Mohamed Touri, m’avait protégée. Idem pour Larbi Zekkal, mon second époux. Il avait peur que je meure avant lui et qu’il reste seul. Aujourd’hui, il n’est plus de ce monde…
En 1957, le FLN avait décidé d’avoir un hymne national fort. Abane Ramdane cherchait des artistes pour enregistrer l’hymne d’après les paroles de Moufdi Zakaria. Touri avait choisi quatre femmes : Hadjira Bali, Aïcha et Amira Kechroud, Wahiba Zekkal. Pour les hommes, le choix s’était porté sur Taha Al Amirir, Mohamed et Saïd Kechroud, Tayeb Abou El Hasssan. La chanteuse tunisienne Fathia Khaïri était avec nous. Après plusieurs essais, nous avons enregistré une version qui n’avait pas plu à Abane. Il avait demandé un chant puissant, pour mobiliser les gens autour de la guerre d’indépendance. Fathia Khaïri avait emmené la bande en Tunisie et l’avait remise au compositeur Mohamed Triki. La nouvelle version a été rejetée aussi. Au Maroc, l’enregistrement n’a pas pu avoir lieu. Finalement, Mohamed Fawzi a composé l’hymne national en Egypte. Le FLN a accepté cette version, celle qu’on écoute aujourd’hui…

 

 

Fouzia Aït El Hadj : On a tout fait pour me décourager

Au collège, dans les années 1950,  je faisais du théâtre classique avec des pièces de Molière et de Shakespeare. Des pièces présentées à la salle Saint George à Hussein Dey, à Alger. J’ai fait du théâtre au lycée aussi. Mes parents ne voulaient rien savoir. Les seuls diplômes qu’ils acceptaient étaient ceux d’un médecin ou  d’une avocate. J’ai intégré l’université. J’ai rejoint le GAT (Groupe d’action théâtrale). J’ai connu des personnes en ex-URSS, là où je voulais faire des études sur la mise en scène. Et j’ai pu aller à Moscou. De retour au pays, j’ai rejoint le Théâtre national algérien (TNA) pour monter la pièce La mort d’un commis voyageur, d’après l’œuvre d’Arthur Miller. Ma sœur Hamida voulait monter Le chant de la forêt de Lessa Okrenka. Cela n’a pas été facile. La pléiade d’artistes que j’ai choisis pour ma pièce était déjà mise de côté comme Fatiha Berber, Doudja, Wahiba Zekkal, Nadia Talbi, Keltoum, Larbi Zekkal, Sid Ali Kouiret. Les deux rôles principaux étaient assurés par Keltoum et Sidi Ali Kouiret. J’ai tenu à ce qu’ils soient dans ma distribution. J’ai ensuite ramené Abdelhamid Rabia, Boualem Benani et les autres (…) Larbi Zekkal ne voulait pas que Wahiba soit dans la pièce puisqu’elle n’avait pas travaillé depuis longtemps. Après, j’ai fait face à des embûches. Il n’y avait pas de salle pour les répétitions. Les autres pouvaient en dispenser, mais pas Fouzia Aït El Hadj. La pièce n’a été montée qu’après neuf mois. De quoi devenir fou. Un véritable accouchement ! Si j’avais les moyens, j’aurais terminé la pièce en un mois. On avait tout fait pour me décourager. Cela avait-il été fait sciemment ? Je ne le sais pas. Par la suite, j’ai compris qu’on ne voulait pas d’une femme metteur en scène qui maîtrise le métier. Après la générale, le critique Ahmed Cheniki m’a attaquée, m’a cassé la colonne vertébrale. Idem pour Kamel Bendimerad qui s’est rattrapé plus tard par écrit. C’était un acharnement. J’avais honte. Je ne pouvais même pas sortir dehors. Certains ont dit : «Pour qui elle se prend ? Elle prétend venir nous apprendre le théâtre ? Qui est-elle ?» Cet épisode m’a formée. J’ai été soutenue par les femmes, par Nadia Talbi et  Keltoum. Sans elles, j’aurais arrêté la mise en scène. Sid Ali Kouiret et Boualem Benani m’ont également appuyée. Ma sœur Hamida a été soutenue par Farida Amrouche, Fatiha Berber, Djoudja Achaâche. Le public a aimé la pièce. Cela m’a permis d’aller de l’avant. J’ai ouvert la section arts dramatiques à l’Institut de Bordj El Kiffan qui était fermée depuis 1972. On assurait la formation de comédiens et de metteurs en scène. J’ai fait mes preuves. En tant que directrice de théâtres (Tizi Ouzou, puis Sétif-El Eulma, ndlr), je n’ai pas rencontré de problèmes. Je continue à travailler, j’encourage les jeunes, je fais appel à des femmes créatrices…

 

 

Fetouma Ousliha Bouamari : Des comédiennes comme moi se sont battues pour réaliser leur rêve

Depuis mon plus jeune âge, je voulais devenir actrice. J’ai commencé par la chanson. Et je peux dire que je suis la première femme à avoir interprété le châabi. J’ai chanté Youm el djemâa rah tiri (de H’Cicen, ndlr). Les débuts ont été difficiles pour tout le monde. Je disais à ma mère que j’étais invitée à des anniversaires ou des fiançailles. Mais, en fait, je partais pour chanter. Un jour, j’étais de passage à Radio crochet. Fatiha Berber était présente. J’avais interprété une chanson chaâbi. L’émission était diffusée en direct et ils ont annoncé, à l’antenne, mon vrai nom. Mes parents ont vu l’émission à la télé. C’était le scandale ! Je suis rentrée à la maison comme si de rien n’était. Dans mon esprit, mes parents n’avaient pas vu la télé. Curieusement j’ai été bien reçue, ils étaient tous gentils avec moi ! Tout le monde me servait... Je me suis dit que l’ambiance n’était pas normale. J’ai évité de m’approcher du balcon, sait-on jamais ! Ma mère m’a lancé : t’étais où ?
Moi, j’étais bronzée après un passage à la plage, on m’avait coupé les cheveux et j’étais condamnée à ne pas sortir. On m’avait programmée au Théâtre de verdure d’Oran. J’avais pu quand même partir. J’avais arrangé mes cheveux et je suis montée sur scène. Mon but était de faire du théâtre. D’où mes débuts dans la chanson, avec Haddad Djilali notamment. Un jour, j’ai chanté Dinia dhalametli ouel hayat mrar. Après avoir écouté cette chanson, Mustapha Kateb (premier directeur du Théâtre national algérien, ndlr) m’a proposé de faire du théâtre. Avec Abderrahmane Kaki, j’ai joué dans les pièces L’Afrique, avant 1 (1963), Diwan El Garagouz (1965). Plus tard, j’ai été distribuée dans Deux pièces-cuisine, El Ghoula, Cercle de craie caucasien, Bayaa rassou fi kartassou, etc. J’avais atteint mon but ! Rouiched et Mustapha Kateb étaient aussi une école où j’ai appris plein de choses.
Des comédiennes comme moi se sont battues pour réaliser leur rêve s ; que les jeunes d’aujourd’hui ne se découragent pas. Continuez !

 

 

Fatiha Berber : Je suis heureuse d’avoir fait ce métier

J’ai eu presque la même histoire que Fetouma Bouamari avec ma famille. J’ai pu les gagner en leur disant que le métier de comédienne était comme tous les autres. Il n’y a aucun souci lorsque la comédienne impose le respect. J’ai rejoint le conservatoire à l’époque du violoniste Mustapha Kasdali. En 1959, Mustapha Gribi devait monter les Femmes savantes  de Molière ; il avait besoin d’une jeune première. A l’époque, les jeunes comédiennes étaient en tournée ou à l’étranger. Mustapha Kasdali, qui était l’assistant de Mustapha Gribi, lui avait proposé mon nom. Il lui avait dit que j’étais dans sa classe depuis deux mois. Là, Mustapha Gribi a répliqué que c’était impossible ! Kasdali avait insisté, suppliant Gribi de me faire passer un essai et de décider après. L’essai a été concluant et j’ai été engagée pour le rôle d’Henriette. J’ai eu la chance et l’honneur d’être entourée de comédiens et de comédiennes que je voyais sur scène à l’Opéra d’Alger quand j’y allais avec ma mère, à l’âge de dix ans. Je n’en croyais pas mes yeux d’être à côté d’eux dans une pièce. Je me suis dit : «Ce n’est pas vrai, je rêve !» Les monuments que je voyais sur scène étaient près de moi. Le jour de la générale, j’avais envie de fuir. J’avais peur de monter sur les planches et de faire face au public. Et hamdoullah, j’ai joué mon rôle et j’ai réussi aux yeux du metteur en scène et du public. Keltoum, Nouria, Wahiba Zekkal, Sissani, Rouiched m’ont soutenue. Je suis heureuse d’avoir fait ce métier ! Et je me rappelle que  ma mère me disait : «Si tu fais ce métier, qui va accepter de te prendre comme épouse ?» J’ai répondu : «Je reste célibataire !»... Finalement, mon mari n’est pas du métier. Il aime les artistes. Il est heureux et fier de moi. Mes enfants ont compris qu’être artiste, c’est noble (…). Durant la décennie noire, j’ai été forcée à l’exil. A Paris, j’ai été accueillie, avec d’autres artistes algériens, par Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du soleil (installé à la Cartoucherie de Vincennes depuis 42 ans, ndlr). Je lui rends hommage parce qu’elle nous a beaucoup aidés. Me retrouver à 50 ans en exil, ce n’était pas du tout facile. Ariane nous a encouragés à monter une pièce de théâtre sur les exilés. Le spectacle a été vu par le public français. Nous sommes même allés au Bénin le présenter…

 

 

Sonia Mekkiou : Le théâtre est un acte collectif

Un jour en passant par une librairie, j’ai acheté le roman de Rachid Boudjedra, Journal d’une femme insomniaque, que j’ai lu d’un trait. Je me suis dit comment un homme a-t-il pu écrire ce livre ? Boudjedra a été dans l’intimité des femmes à un degré incroyable. Concours de circonstances, Mustapha Laribi, qui gérait la salle Ibn Zeydoun à Riadh El Feth (Alger), est venu me voir  avec une enveloppe, me disant que Rachid Boudjedra avait adapté au théâtre son roman Journal d’une femme insomniaque et me proposait de jouer la pièce. J’ai pris le texte adapté et je l’ai lu avec Abdelkader Alloula. Khadidja Alloula était présente. Ecrit en arabe classique, le roman passe. Mais le texte adapté en arabe parlé était plus difficile. Je me suis dit : jamais je ne pourrais jouer cela devant le public ! Impossible. J’ai eu alors une longue discussion avec Alloula. Il a pris le roman et l’a lu. Il m’a laissé un texte dans lequel il m’expliquait de quelle manière il allait réadapter le roman en lui restant fidèle et en prenant en compte le fait que le peuple algérien est pudique. La lecture et l’écriture sont des actes solitaires ; le théâtre est un acte collectif. C’est de cette manière que j’ai rencontré Rachid Boudjedra. Et nous avions commencé à travailler sur l’adaptation ensemble, en choisissant les passages. Nous avons opté pour un mix dialectal-arabe classique pour les expressions difficiles. Cela nous a permis de faire passer beaucoup de choses...

 

 

Najet Taibouni : Des femmes m’ont dressé beaucoup d’obstacles

J’ai eu beaucoup de chance en rencontrant les comédiennes. J’ai toujours voulu écrire. Au lycée, j’étais une bonne comédienne. J’ai fait du journalisme dans une revue et un journal. Des femmes m’ont dressé beaucoup d’obstacles, c’est pour cela que je ne les aime pas trop ! J’écrivais des articles que ma rédactrice en chef signait ! Cela m’avait choquée. Après un passage au barreau, puisque j’ai fait des études de droit, je suis passée à la Chaîne III de la radio. J’ai rejoint ensuite l’ex-ENPA (Entreprise nationale de production audiovisuelle). J’ai contribué à la rédaction des dialogues pour les scenarii. En 1998, Sonia et Mustapha Ayad préparaient la pièce Hadria oua El Haoues. Ils étaient un peu bloqués. J’ai apporté une contribution en écrivant la présentation de Hadria et de El Haoues. Petit à petit, j’ai rejoint le groupe. Mustapha Ayad était occupé par la maladie de son père, Rouiched, qui était mourant. J’ai coécrit la pièce avec Sonia. Ensuite, j’ai continué dans l’écriture pour le théâtre. J’ai ainsi écrit, entre autres, Nuit de divorce, Hata l’tem et Ras el khit. Le montage de Hadria oua El Haoues était ardu en raison de difficultés financières. On s’est battus pour avoir des fonds pour cette pièce. Un ami, qui a proposé un projet de documentaire à Sonatrach, était intéressé pour filmer la pièce. Sonia voulait jouer la pièce dehors, notamment sur la place des Martyrs, à Alger. Notre ami, qui a eu un peu d’argent de Sonatrach, a dit qu’il était prêt à retirer son projet pour le remplacer par la pièce Hadria oua El Haoues. Ce qui fut fait. Grâce à cela, nous avons pu montrer la pièce. Sonatrach nous a aidés pour avoir la salle et les projecteurs. Pour les responsables de ce groupe, voir Sonia remonter sur les planches était un grand honneur…

 

 

Fadéla Assous : Ils n’ont pas arrêté de me punir

Lorsque j’ai rencontré Ketltoum en 1978, je n’arrêtais pas de trembler. Je ne pouvais même lever la tête. Elle avait vu la pièce Palestine trahie dans laquelle j’ai joué. Elle m’avait prise par les épaules et serrée contre elle me disant que je devais continuer et que j’avais la vocation de comédienne. Quelle grande dame ! Kateb Yacine, mon second père, m’a encouragée aussi. Après l’indépendance, j’ai fait mon devoir. Malgré cela, ils n’ont pas arrêté de me punir. Ce prix de la mise en scène au Festival de Annaba est le premier. J’ai eu des hommages en Tunisie, en Egypte, en Italie et en France. J’ai formé beaucoup de jeunes en Italie, en France et en Algérie. J’ai commencé le théâtre à Oran en 1970 avec Abdelkader Alloula dans la pièce El khobza. Alloula, qui avait un visage d’enfant, m’avait beaucoup impressionnée. Il était comme un grand frère pour moi. En 1973, j’ai rejoint la troupe de Kateb Yacine. C’était une grande école. J’ai joué dans plusieurs pièces comme La guerre de 2000 ans, La Kahina, Aïcha l’Afrique, Mohamed prend ta valise… Au début, nous étions à Kouba, à Alger, avec l’Action culturelle des travailleurs qui relevait du ministère du Travail. Ensuite, nous avons continué à Bab El Oued. Nous faisions du théâtre populaire. Nous commencions avec la cornemuse avant de jouer les pièces. Nous sommes partis après à Sidi Bel Abbès. C’était une décision politique. Ils s’étaient trompés puisque Sidi Bel Abbès c’est aussi notre pays. Pour eux, ils avaient Kateb Yacine en exil avec sa troupe. Nous avons continué à tourner dans les villes et villages de la région, à Alger et à l’est du pays. Il nous est arrivé de faire trois spectacles par jour. On devait s’habiller rapidement, passer d’un personnage à l’autre. Et quelle belle écriture que celle de Yacine ! El Hadj El Anka venait beaucoup à Bab El Oued. J’habitais avec mon mari dans des bureaux aménagés en chambres. Yacine devait écrire un livre sur El Anka. Chaque matin, il faisait des enregistrements avec lui. Et  chaque fois, je recevais le maître du châabi qui adorait prendre des tisanes. Je lui ai acheté un bol blanc pour le servir. Il m’a toujours encouragée. Je rends hommage à Hassan El Hassani qui nous avait prêté son local après avoir été chassés de Bab El Oued…

Categorie(s): culture

Auteur(s): Fayçal Métaoui

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