Timimoun. A la mémoire de Djamel SouIdi : Le fils adoptif de l’oasis

Elwatan; le Samedi 9 Avril 2011
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Dure, dure, la vie ! A tirer une conclusion, elle n’est en fait qu’une rosée passagère. La Faucheuse est revenue comme toujours, moissonner, ici et là, ses gerbes mortelles des glèbes vivriers que la nature entretient dans le secret des dieux et des cieux. Cette fois-ci, un de ces épis est d’or, et a pour prénom Djamel et pour nom Souidi. La nouvelle est tombée comme un couperet tranchant. De surcroît, le destin a voulu que son sépulcre soit scellé à Marseille, loin du grand Timimoun qu’il chérissait et dont la population l’avait adopté. Mais qu’il soit dit : sa véritable tombe se trouvera désormais dans le cœur de ses proches, de ses amis et de tous ceux qui ont collaboré avec lui.


L’homme est donc parti sans laisser d’adresse, emportant avec lui l’historien de renom, le chercheur infatigable et l’écrivain de talent. Ce spécialiste passionné des royaumes berbères avait le secret de mettre en relief les détails historiques dans ses écrits, ses conférences et ses interventions dans les médias. Djamel Souidi a dirigé, pendant plusieurs années, des recherches sur le site historique d’El Achir, capitale des Zirides. Il maîtrisait à la perfection les repères avérés de cette cité médiévale musulmane. Le Djebel Kef Lakhdar, qui cerne la région de Aïn Boucif où Mounzah Ben Soltane et El Benia s’amalgament avec El Achir, recèle moult endroits très riches d’enseignements historiques. Il rêvait de s’y atteler, à bon escient, et de dédier sa vie aux sites historiques, aux fouilles des cités musulmanes berbères, Zénètes, Senhadjas. Malheureusement, il fut contrarié au plus haut point devant le peu d’intérêt flagrant affiché par la sphère dirigeante pour la recherche en histoire et préhistoire. La région d’El Achir a été «balafrée » par des travaux de terrassement, enterrant totalement des pans d’histoire. Le vieil Azeffoun, Ruzazus en romain, tombe en ruine. Il n’est pas rare de trouver dans les villages avoisinants des maisons construites avec des pierres de la période romaine. Bien d’autres lieux-dits vivent le même enfer ! Les cas sont trop nombreux pour tous les citer. «L’Algérie a formé des centaines d’archéologues, qui, dans leur majorité, n’ont jamais fait connaissance avec les fouilles», nous disait-il, lui, qui avait été président d’une Association de protection du partimoine archéologique.


Ces constats négatifs, conjugués à d’autres déceptions, d’autres désagréments, ont contraint l’historien et le chercheur à s’investir, malgré lui, dans le roman historique, la littérature ayant toujours été sa seconde passion.


Djamel Souïdi pensait, comme l’Andalou Ibn
Hamad, mort en 1230, qui disait du Palais d’El Manar : «Reverrai-je les arcades d'El Manar sur des parterres touffus aux joues en fleurs ; on dirait que les coupoles, se levant sur son horizon, sont des étoiles apparues dans le signe du verseau ?» Avec un style d’écriture qui n’a rien à envier, à nos yeux, à celui d’Amin Malouf, il publie Amastan Sanhaji, un prince dans le Maghreb de l’an mille (Ed. L’Harmattan, Paris, 2000, et Casbah, Alger, 2002). Cet ouvrage romancé et truffé de repères historiques le fera découvrir à plus d’un titre. Sa seconde livraison, Amestan Sanhadi, le serment de fidélité, le sacralisera sur les étals sous le label des Editions du Tell (2004).
Dans cette maison d’édition blidéenne, il dirigera avec brio la collection Histoire et Patrimoine. Il signera, en 2005, aux mêmes éditions, un magnifique Dictionnaire des grands personnages de l’histoire ancienne de l’Algérie avant 1830 et rédigera les textes-légendes du beau livre L’Algérie vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand. En outre, il supervisera le programme Histoire et Patrimoine de l’année de l’Algérie en France, en 2003.


De sa demeure, située à Timimoun dans les profondeurs du Ksar et surplombant la mystique Sebkha et les immenses dunes de sable, il avait pour habitude de contempler le paysage envoûtant et captivant sans, pratiquement, jamais rater un coucher de soleil. Comble des combles, de la baie vitrée de la belle maison chaulée, il pouvait observer, à vue d’œil, les traces du site-refuge de l’émir zianide, Abou Hamou Moussa II (1353-1389), situé à quelques encablures de la Sebkha et de l’oasis de Tala. Ce qui lui fera dire un jour : «Si cet homme s’appelle Hamou, il est donc de Tala.» Vrai. La majorité des habitants de Tala portent le prénom Hamou, en hommage certain à cet émir zianide, chassé de Tlemcen par les Mérinides.
Pour lui, le désert n’a jamais été silencieux puisqu’il parle toujours à ceux qui savent l’écouter. Djamel entretenait merveilleusement des liens discrets, modestes et réservés avec cette fascinante oasis rouge. Il n’a jamais caché son goût prononcé pour les «ziarates» colorées et les processions multiples. Il admirait aussi, à foison, la simplicité des ksouriens, ainsi que leur mode de vie. Toujours armé de son inséparable ordinateur de combat, il devait terminer la rédaction d’un nouveau roman sur l’historique personnage
Yahmoracen, dont il maîtrisait le parcours grâce à ses lectures et recherches. Il rêvait de se consacrer également à l’agriculture. Ce qui prouve, si besoin est, que la maladie qui l’a rattrapé n’a jamais été remarquée dans le rétroviseur de sa vie. Il luttait, dur comme fer, pour que personne ne soupçonne une souffrance quelconque dans sa vie de tous les jours. Il lutta, ainsi, dignement. Très dignement…


La mort a mis fin à tous ses projets, mais en immortalisant son nom. Celui qui voit tout et que personne ne peut voir en a décidé ainsi. Timimoun s’est endeuillée et attristée, à tel point que ses amis et voisins timimouniens ont organisé une veillée religieuse à l’occasion du quarantième jour de sa disparition. Par la même occasion, les actionnaires du nouvel hôtel Massine ont décidé de créer un espace culturel
«Djamel Souidi» dans la nouvelle et première galerie d’art que compte le Gourara, et cela, en reconnaissance à l’homme, à l’historien, au chercheur et à l’écrivain.
Djamel fait désormais partie de ces grands personnages à qui la mort a donné une autre existence. En effet, avec une carte de visite en forme d’accordéon, il émarge, désormais, dans le souvenir de tout un chacun. Djamel, il le fut, Djamel, il le restera.


Saïd Hacene. Journaliste-Ecrivain
 

Categorie(s): arts et lettres

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