Travail à temps partiel : Ces étudiants «clandos»

Elwatan; le Mercredi 28 Octobre 2015
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Ses «collègues» sont nombreux à faire le taxi clandestin. S’il y a quelque temps cette activité se limitait aux retraités, aux chômeurs ou aux policiers et autres fonctionnaires pour joindre les deux bouts, depuis peu les étudiants ont rejoint la communauté des «taxi clandestins». Ainsi, chaque soir Mahmoud emprunte la voiture de son père, fonctionnaire à la poste.

«Ce n’était pas facile de le convaincre ; mon père est un homme très méticuleux, il craint pour sa voiture, mais je me suis engagé à la réparer en cas de pépin et prendre en charge son entretien», raconte le jeune étudiant. Son repaire est une aire de stationnement dérobée sous le pont de Bab Ezzouar jouxtant les arrêts de bus de la cité.

Mahmoud patiente dans son véhicule derrière les autres voitures de particuliers garés en file indienne, certains n’hésitent pas à interpeller les passants : «où allez-vous ? Je vous dépose ?», mais Mahmoud préfère attendre son tour patiemment et profite pour se connecter sur sa tablette ou consulter des PDF( documents électroniques) de cours.

«Le dernier bus en partance à Alger démarre à 19h30 en été et à 19h, voire 18h30 en hiver, donc les taxis clandestins prennent le relais et proposent la desserte pour 70 Da la place», révèle-t-il.

Ces dernières années, les taxis clandestins, appelés familièrement «clandos» par les clients, sont devenus incontournables pour la forte population active et particulièrement ceux habitants loin de leur lieu d’études ou de labeur, ou bien travaillant en dehors de l’horaire de service des transports publics.

A présent, il n’est pas rare de trouver parmi ces vieux routiers des mines plus juvéniles ; les «étudiants clandos» investissent de plus en plus les bouts de trottoir, bien connus des Algérois pour être des stations de liaison clandestine. A proximité des gares routières et ferroviaires, des hôpitaux, des restaurants, ou plus lucratif encore le soir à la sortie des bars. De petits boulots à temps partiel, Redouane, étudiant en sciences commerciales à Dely Ibrahim, s’est converti en taxi clandestin «permanent», dit-il.

Boîtes de nuit

«Auparavant, j’utilisais le véhicule de mon père, deux années après j’ai acheté ma propre voiture, une clio d’occasion, je m’en sers à la fois pour aller à la fac et le soir pour ‘clander’», témoigne-t-il. Redouane propose également ses services à ses professeurs et aux autres agents de l’administration de son université.

«A raison de 8000 DA par mois, je transporte un chef de département de son domicile à l’université ; durant la journée, je dépose un de mes professeurs à Ben Aknoun à raison de 300 DA la course», précise-t-il et d’ajouter : «Pour être franc, je vous dirai que mon objectif était d’amasser une somme qui me permettrait de m’inscrire dans une université à l’étranger, mais en désespoir de cause j’achèterai bien un visa pour quitter le pays.

N’est-ce pas légitime ? Il n’y a qu’à voir les milliers de diplômés qui chôment», confie-t-il, l’air mélancolique. Dans le monde «underground» des «taxis clandestins» algérois, les ficelles ne manquent pas, et chacun a sa clientèle.

Omar, un autre étudiant, s’est quant à lui spécialisé dans le transport d’une catégorie particulière de clients, «les artistes, s’il vous plaît !», personnel des discothèques et musiciens, ou chanteurs et autres «danseuses» de boîtes de nuit. «Je gagne assez bien ma vie avec ces gens-là, ce sont de bons payeurs.

J’empoche environ 2000 Da chaque nuit, parfois ça peut s’élever à 5000 da, ce qui me fait un revenu assez important ; d’ailleurs, je compte acheter un deuxième véhicule pour mon petit frère, lui aussi est encore étudiant, je lui apprendrai les ficelles du métier», rigole-t-il. Selon le gérant d’un piano-bar, «le tarif de nuit pratiqué par les taxis est excessif, et chacun d’eux le fixe selon ses convenances, cela n’arrange pas ma clientèle», c’est ainsi qu’il a eu l’idée d’avoir recours aux «clandestins», un choix difficile.

«vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! Mes clients se plaignent des comportements de certains chauffeurs, mais là j’ai trouvé la solution. depuis que j’ai commencé à engager des étudiants, tout le monde est content et plus personne ne se plaint», dira le gérant. Saïd, 24 ans, en 2e année master de psychologie à l’université de Bouzaréah, travaille pour lui depuis plus de deux ans, «cela m’a permis de remplir mon carnet d’adresses et surtout de faire des courses la journée», nous indique-t-il. Saïd semble avoir même trouvé du travail chez un des clients du restaurant, «un employeur habitué du piano-bar m’a promis de m’embaucher au poste chef de personnel une fois mes études terminées.

Au fil du temps, une relation de confiance s’est installée entre nous, il m’a présenté sa famille et fort possible qu’il devienne bientôt mon beau-père», confie le jeune étudiant, le sourire en coin.

Famille

Plusieurs autres étudiants exercent cette activité, mais ils ne le font pas par gaieté de cœur, bien au contraire, la précarité de leur famille les oblige à sillonner la ville au risque de se faire verbaliser et voire leur véhicule saisi. Ainsi, Farid, étudiant à Bouzaréah, exploite la voiture de son père. «Pour subvenir aux besoins de ma famille, devant la cherté de la vie et la prise en charge des enfants scolarisés, mon père ne pouvait plus s’en sortir avec ses revenus», confie-t-il.

Ainsi, bon nombre de ces jeunes justifient leur engagement dans cette activité par des histoires de famille et de solidarité avec le foyer parental, à l’image de Hassan, 23 ans, qui travaille d’arrache-pied depuis une année et demie, son but étant d’«amasser les 500 000 Da nécessaires pour le paiement de la 2e tranche du logement LPP», avoue-t-il.

Le dossier de la demande de logement de son père, fonctionnaire, a été transféré du programme Aadl vers la formule LPP, et depuis le paiement de la première tranche son père trouve des difficultés pour réunir la somme requise pour pouvoir bénéficier de son logement.

«Le rendez-vous pour le paiement se rapproche, nous avons ramassé 320 000 Da grâce à mon travail de clando ; depuis six mois, mon père a décidé de me laisser la voiture et de prendre le bus, je travaille matin et soir pour être prêt le jour J», raconte Hassan.

Entre campus et stations clandestines loin de la surveillance de la police, ces étudiants espèrent entamer un nouveau virage pour une carrière moins besogneuse.

Categorie(s): etudiant

Auteur(s): Sofiane AbiZouheir Aït Mouhoub

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