Une journée avec les villageois de Timezrit (Boumerdès) : La misère sous le manteau blanc

Elwatan; le Samedi 18 Fevrier 2012
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Sur la route de Timezrit, la plaine des Issers étale déjà sa verdure en ce mois de février, annonçant l’arrivée prochaine du printemps. Cette fine couche végétale fait oublier l’hiver, momentanément, aux passagers distraits des véhicules chauffés qui circulent sur ce chemin. Mais, levé sur les monts des Ait Khalfoun (Imouthasse, Lalla Moussaad, Ait Ali), à droite, ou ceux de Sidi Ali Bounab (Timezrit, Naciria), à gauche, le regard est vite capté par la réalité qui a fait l’actualité ces derniers jours : la tempête de neige, qui a commencé il y a treize jours a peint les hauteurs en blanc. Un blanc d’un éclat si éblouissant qu’il renvoie au ciel clément de ce jeudi 16 février ses rayons de soleil généreux, générant du coup une visibilité parfaite. Au loin on aperçoit les villages, couverts de ce manteau blanc.

Mais il fait froid à l’extérieur. Dès qu’on ouvre la vitre de la voiture, une brise glaciale nous balaye le visage, nous rappelant à la dure réalité et aux durs moments que les villageois de Timezrit ont endurés pendant deux semaines et dont la presse a fait écho, partiellement sans doute tant les souffrances étaient grandes.  Et il doit faire plus froid encore là-haut sur la montagne où l’hiver est habituellement rude et, exceptionnellement cette année, glacial en cette première moitié du mois de février.
Nous nous empressons d’y arriver. On est au début de l’après-midi et la triste renommée de Sidi Ali Bounab, sur le plan sécuritaire, ne laisse pas se distraire totalement. «La situation est nettement meilleure ces derniers temps, mais il faut toujours prendre ses précautions, on ne sait jamais… Il faut être vigilant», nous conseille un habitant de la région que nous avons eu au téléphone quelques heures auparavant.


Sans gaz ni eau    


Au bout de trois kilomètres à partir de la ville des Issers, la route de Timezrit quitte la plaine et s’enfonce dans les monts de Sidi Ali Bouab. Un groupe d’habitants s’approvisionne en eau potable à Tala, une fontaine située au bord de la route, rebaptisée Ain Zelzal (Fontaine du séisme) depuis le tremblement de terre du 21 mai 2003.
 «L’islamisme a sérieusement entamé la résistance de ces contrées des Iflissen Oumellil, jadis connus pour leur farouche résistance à toute forme d’invasion», commente un habitant de la région qui nous tient compagnie. A côté, un cours d’eau déverse dans une petite cascade d’importantes quantités d’eau provenant de la fonte des neiges que le soleil dissout plus intensément depuis la veille parce qu’il a enfin droit de cité.

L’écume donne au filet d’eau une couleur blanche le rapprochant de la neige. Après la pluie, le beau temps : «Cela fait 13 jours qu’on n’a pas eu de soleil, les gens profitent pour s’approvisionner en tout parce qu’apparemment cette vague de froid va persister jusqu’à la fin du mois», nous dit-on.  
La route monte, continue à monter. Elle serpente ces reliefs accidentés et devient plus sinueuse à mesure qu’on avance. Mais à ce niveau, il ne reste que quelques poches de neige dans des endroits où, à cause du relief, le soleil n’a pas pu s’attarder. Cependant, on en rencontrera en grande quantité plus haut, à partir d’Iazouzen (Azzouza), un village relevant de la commune voisine de Chabet El Ameur.  Iazouzen est à quelque 600m d’altitude. Ici la couche de neige est suffisamment épaisse pour bloquer la circulation automobile si elle n’est pas dégagée. Les habitants sont sortis profiter du soleil après une longue éclipse de l’astre régénérateur.

Des grappes d’hommes se forment le long de la route pour s’échanger des nouvelles. «C’est la première fois de ma vie que je vois ça. La neige a dépassé 1.5m sur ces hauteurs et la tempête a duré 13 jours. Il a neigé sans interruption et toute la région a été plongée dans un isolement sans précédent. Le gaz butane, les vivres, les bougies…tout a manqué et nous avons souffert», ajoute-t-il avec dépit. Parce que «l’Etat a été pris au dépourvu, ce qui n’est pas normal».

A Toursal, le premier grand village de Timezrit sur cette route, à quelques kilomètres plus loin, la neige est encore plus épaisse sur le sol, dans les champs et sur les toits. De part et d’autre de la route se forment deux «murs» blancs d’une hauteur de plus d’un mètre du fait des grandes quantités dégagées par les engins mobilisés pour ouvrir les accès à cette région. Un passage étroit est dégagé, si étroit qu’il ne permet aucun dépassement.


22 km pour aller au lycée


Il faut rouler doucement, avec prudence. Les risques de glissades demeurent entiers. Djamel, la quarantaine environ, nous apprend que «la pénurie du gaz butane persiste encore». «Les autorités ont envoyé des caravanes de solidarité qui ont distribué des vivres aux populations qui sont dans le besoin, mais on ne nous a pas ramené de gaz. Beaucoup se chauffent au bois», ajoute-t-il. Il nous tient compagnie jusqu’à El Had N’mezrit, chef-lieu de la commune, qui culmine à une altitude de 800 m environ.  A notre arrivée, vers 16H, le siège de l’APC est fermé.

Les bus de ramassage scolaire y sont stationnés, immobilisés depuis le début de la tempête.  «Nos lycéens n’ont pas eu cours depuis le début du mois en cours. Ils sont scolarisés aux Issers, à 22 km d’ici, et comme la route a été coupée, les bus n’ont pas pu circuler,» nous disent des habitants rencontrés sur place. «Il est vrai que la route a été ouverte dès le deuxième jour des intempéries, mais il n’est pas aisé de circuler. Elle a dû être recouverte de neige et dégagée à nouveau à plusieurs reprises. Un bus ne peut pas descendre d’ici jusqu’aux Issers dans ces conditions», ajoute-t-on. Ces montagnards dénoncent les «lacunes constatées dans la gestion de pareilles situations dans notre pays». Ils saluent tout de même la mobilisation d’engins d’entreprises publiques et privées pour dégager la route : «regardez, les engins sont encore ici. Il est plus facile pour les conducteurs de dégager la route en descendant.

C’est pour cela qu’on a préféré les laisser jusqu’à la fin de cette tempête», commente un habitant qui insiste sur la «nécessité de résoudre le problème du gaz le plus tôt possible». «Nous sommes la seule commune totalement isolée de la wilaya. Nous n’avons pas de gaz naturel. Il est donc nécessaire qu’on dépêche des camions chargés de gaz butane ici même à Timezrit. Nous ne pouvons pas aller faire la chaine à Bordj Menaiel ou ailleurs», insiste-t-on. Ahmed, chauffeur de taxi, dit ne pas avoir travaillé durant 11 jours. «Je ne pouvais pas sortir ma voiture de chez moi. Il n’y avait pas de passage. Et depuis qu’on l’a ouvert il y a trois jours, je la laisse ici au centre de l’agglomération pour éviter d’être bloqué à nouveau lorsqu’il neige la nuit», dit-il. Au café de la place centrale du village, des hommes se réchauffent en buvant un thé ou une tisane.

A une question relative à l’activité commerciale durant ces 15 jours, un habitant nous dit : «Oui, les commerces sont restés ouverts, mais au bout de quelques jours seulement, tous les produits de large consommation ont été épuisés».
Evoquant les caravanes de solidarité initiées par la wilaya, pour distribuer des vivres aux familles qui venaient à en manquer, les habitants nous disent : «Nous apprécions le geste, mais cela n’a pas suffi. Par moment, plus bas sur la route desservant la commune, des habitants ont vidé les camions envoyés. Ils n’arrivaient pas tous ici». Quelques hameaux demeurent partiellement isolés en ce jeudi. «Certains endroits, comme Tighiziouine, sont aujourd’hui encore difficiles d’accès. Ils ne peuvent pas être servis par le boulanger parce que la circulation automobile reste difficile et dangereuse», ajoute Djamel. Les habitants soulèvent, paradoxalement, le problème d’…eau en ces temps enneigés. «A Toursal, des femmes s’approvisionnent à partir de la fontaine parce que nous n’avons pas d’eau courante depuis quatre mois», dénonce-t-on.
                                       

Categorie(s): boumerdes

Auteur(s): Kamel Omar

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