Une semaine après la disparition d’Amine Yarichène : Après le choc, le traumatisme…

Elwatan; le Mercredi 28 Octobre 2015
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Un silence de plomb régnait, hier, dans le quartier du 11 Décembre à Dély Ibrahim, à Alger, qui vibrait il y a quelques jours seulement aux sons des cris des enfants jouant au ballon, chaque mardi après-midi. «Nous sommes tous solidaires avec Amine.» Une phrase écrite en rouge sur une large banderole blanche, accrochée aux deux barres de la cage de ce stade improvisé sur un terrain en gazon naturel séparant les deux pâtés de maisons aussi somptueuses les unes que les autres du quartier.

Sur les pare-brises des quelques voitures stationnées ici et là, sont accrochées des pancartes où l’on peut lire : «Rendez-nous Amine !», «Nous sommes tous Amine». Portail grand ouvert, la maison des Yarichène ne désemplit pas. Abattu, une barbe de plusieurs jours, les yeux rouges, le père d’Amine fait les cent pas, le téléphone accroché à l’oreille.

«Il ne veut plus parler à la presse. Depuis mercredi dernier, il n’a pas trouvé le sommeil. Il n’arrive pas à manger. Il sursaute à chaque appel téléphonique. Espérons que son fils revienne le plus tôt possible à la maison», nous lance d’une voix étouffée le chanteur cheb Toufik. Pour lui, tout comme pour ces nombreux citoyens qui viennent exprimer leur compassion à la famille Yarichène, «Amine est notre enfant à tous. Aujourd’hui, c’est lui.

Demain, ça sera le tour d’un autre. Jusqu’à quand allons-nous nous taire devant ces actes criminels ?» A quelques mètres, Aïcha, une jeune maman, tient de ses deux mains ses enfants, âgés de 8 et 10 ans. «J’ai très peur pour mes enfants. Depuis qu’Amine a été enlevé, je ne dors plus. Je les accompagne à l’école et je les surveille toute la journée. Ils n’ont plus le droit de jouer dans ce stade qui est pourtant à quelques mètres seulement de la maison. Depuis mercredi dernier, tous les habitants vivent dans la psychose. La peur nous a tétanisés», nous a-t-elle dit en ne quittant pas du regard ses gamins.

Ce sentiment est largement partagé par les habitants de ce quartier huppé. Dans la ruelle parallèle, un bureau de tabac est habituellement fréquenté surtout par les enfants qui sont de gros consommateurs de bonbons et de chocolat. «Depuis une semaine, les enfants ne viennent plus sinon accompagnés. La peur a gagné tous les foyers. Même les adolescents qui avaient pour habitude de charger leur téléphone se font plus rares. C’est tout à fait normal.

Amine est un enfant du quartier. Ce qui lui est arrivé est très grave. Moi-même j’ai peur pour mes enfants», a déclaré Mohamed, propriétaire du bureau de tabac. Ses propos rejoignent ceux de deux papas que nous avons rencontrés devant la porte de l’école privée où Amine est scolarisé. «Mon fils ne dort plus. Il fait des cauchemars et se réveille plusieurs fois la nuit. Amine est son camarade de classe. Il n’arrive plus à trouver la quiétude. Tous les écoliers sont traumatisés par cette disparition.

Ils ne parlent que de cela. Je suis obligé de l’accompagner le matin et en fin de journée, c’est sa mère qui le récupère», raconte tristement Ahmed, père d’un écolier de 8 ans. Nacer est également papa d’une fillette de 7 ans. Lui aussi est terrorisé à l’idée que son enfant puisse disparaître sur ce chemin de 200 mètres qui relie la maison à l’école privée. «Ma fille est la prunelle de mes yeux. Si jamais il lui arrivait malheur, je ne sais pas ce que je vais devenir.

C’est la panique à la maison et les rumeurs ne sont pas faites pour nous rassurer. Il y a un malaise généralisé dans le quartier au point où chacun évite l’autre, pour nous épargner les mauvaises nouvelles. Je ne voudrais pas être à la place du père d’Amine. C’est trop cruel de subir une telle épreuve. J’espère qu’Amine reviendra non seulement à sa famille, mais aussi à ses camarades qui vivent un véritable cauchemar depuis une semaine. Nous devons être plus vigilants concernant nos enfants, parce qu’ils ne connaissent pas les dangers de la rue», témoigne Nacer.

Le portail de l’école s’ouvre enfin pour laisser sortir quelques écoliers retenus à l’intérieur, en attendant l’arrivée des parents. Un véhicule de la gendarmerie fait le tour, suscitant la réaction de Mohamed, père de deux petites écolières. «Nous aurions aimé que ces rondes soient faites régulièrement devant les établissements scolaires et non pas uniquement lorsqu’il y a un drame», a-t-il dit avant d’être interrompu par Nacer : «La responsabilité incombe aussi aux parents qui laissent leurs enfants emprunter seuls des chemins sinueux et déserts pour rejoindre les bancs de l’école, ou les envoient leur acheter des petites bricoles à des heures tardives, sans aucune surveillance. Il faut que la famille soit plus consciente des dangers de la rue et inculque cette culture aux enfants.»

Des citoyens demandent l’adresse des Yarichène auxquels ils veulent exprimer leur solidarité. A l’entrée de la grande rue, une patrouille pédestre de la police fait la ronde. Dans les cafés, le sort d’Amine est le principal sujet de discussions. Les scénarios les plus fous sont évoqués. Dans chacun des magasins qui longent l’avenue parallèle à la rue du 11 Décembre, c’est le débat sur le sort d’Amine.

La rue algéroise est suspendue aux nouvelles de l’enfant, qu’une vidéo, enregistrée quelques jours seulement avant sa disparition, montre joyeux, en train de s’amuser, de danser et d’éclater de rire. Des images qui ont marqué l’esprit des Algériens, très nombreux d’ailleurs à suivre de près cet énième épisode d’enlèvement d’enfant qui a suscité la compassion certes, mais surtout la peur et la psychose, comme cela a été le cas lors de l’enlèvement des deux petites filles Chaïma et Soundos, retrouvées assassinées, et tant d’autres victimes arrachées à leurs familles à l’orée de leur vie.
 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Salima Tlemçani

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