Vu à la télé : c’est donnant- donnant…

Elwatan; le Jeudi 5 Decembre 2013
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Décidément, les ministres de la communication (ou de l’Information) en Algérie se suivent mais ne se ressemblent pas. Normal ! S’ils sont tous nommés pour appliquer à la lettre la feuille de route du président de la République, chacun vient avec son style, sa vision, ses méthodes. Pas de programme personnel donc, mais des ambitions personnalisées pour marquer son passage. Et durer évidemment le plus possible à ce poste. L’essentiel est de ne pas commettre des couacs susceptibles de compromettre les grandes orientations gouvernementales concernant le secteur, même si celles-ci sont souvent en totale inadéquation avec la réalité.

En fait, la mission de ces ministres n’est pas simple. Elle consiste à maintenir vaille que vaille le verrou sur la liberté d’expression tout en prônant un discours d’ouverture. Faire semblant d’aller dans un sens alors qu’on vire de l’autre. Ce jeu d’équilibriste n’est pas fait pour valoriser l’image ou la crédibilité du ministre vis-à-vis de l’opinion publique. Il est par conséquent assumé avec une conviction que d’aucuns considèrent comme suspecte. Il n’y a, par exemple, que le ministre en fonction pour nous faire croire que le projet de l’audiovisuel déposé à l’APN est fait pour démocratiser la communication dans notre pays. Et encore, le croit-il vraiment lorsqu’il sait pertinemment que ce projet, concocté dans la sphère présidentielle, est dans sa forme et son contenu conçu pour neutraliser encore davantage le champ de l’audiovisuel dans lequel doivent impérativement trôner les médias publics.

Entre le public et le privé, il n’y a que des… algériens, avait dit le premier ministre lors de la réunion de la tripartite, une phrase lancée comme un mot d’ordre pour préciser que dans cette Algérie qui veut se construire, il n’y a plus de place pour une discrimination de ce genre. A suivre ce raisonnement venant de la plus haute autorité, l’entrepreneur qui investit dans la communication audiovisuelle devrait jouir des mêmes conditions de développement offertes par la loi à son homologue étatique.

En théorie, ça se tient, mais dans la pratique c’est une autre histoire. L’actuel ministre, qui fait des efforts terribles pour nous convaincre du contraire, se retrouve souvent à court d’arguments pour vendre un produit qui n’est plus d’actualité, mais il fait quand même le forcing pour rester dans la ligne. Et dans ce cas, les dérives ne sont pas tellement loin. Comme celle de confondre politique de maintien du système dans ses fondamentaux et promotion d’un secteur qui a un besoin urgent de changement et d’aération. Allant plus loin justement que ses prédécesseurs qui avaient essayé de défendre, avec une certaine perspicacité, une «logique» du système sans trop sombrer dans le ridicule de l’indéfendable, Messahel qui semble avoir le vent en poupe depuis sa venue dans ce département a fini par commettre la bourde qui tue lors de sa visite à Constantine en déclarant que les «médias doivent s’inspirer de la stratégie de communication et d’information adoptée par le FLN pendant la révolution.»

Voilà donc un membre du gouvernement qui tente de nous persuader que sous sa gestion le secteur de l’audiovisuel connaîtra une réelle démocratisation, alors que sa pensée et son intention sont de ramener ce secteur aux pires années de plomb du parti unique,  où la stratégie de communication était plus portée sur la propagande que sur l’information.

La référence à la stratégie adoptée pendant la révolution n’est ici qu’un alibi pour faire passer la méthode guerrière qui donne un aperçu sur le rôle de domination que compte faire jouer le ministre aux médias lourds. Jamais un ministre n’a affirmé jusque-là un penchant aussi conservateur et aussi dogmatique pour diriger un domaine qui nécessite de l’intelligence et de la compétence pour avancer et non pas une politique du bâton qui ne fera que reculer les échéances. Au fait, en parlant de stratégie de guerre, d’aucuns se demandent contre quels ennemis déclarés ou pas le ministre va-t-il se battre ?

Après les injonctions à peines voilées du MDN pour contenir une liberté de presse qui pose problème, voilà qu’un membre du gouvernement se signale par une sortie médiatique qui donne de sérieuses inquiétudes au milieu journalistique et qui confirme en tout cas que dans les hautes sphères du Pouvoir l’intention de réduire l’influence de la presse, qu’elle soit écrite, parlée ou télévisée, est loin d’être une vue de l’esprit. Messahel, en vérité, n’a fait qu’exprimer une volonté politique qui sort du sérail. Sa déclaration sous forme de recommandation donne froid dans le dos à partir du moment où elle met à nu une propension délibérée à vouloir casser la presse privée indépendante pour lui substituer une presse aux ordres. On le voit déjà avec l’avènement des télés privées.

Celles qui sont admises dans la cour sont celles qui ne font pas de mal au système, qui pour exister ou survivre sont obligées de faire des concessions parfois très douloureuses. C’est donnant-donnant, mais pour le ministre il y a de quoi se réjouir de cet «enrichissement» télévisuel qui renforce l’idée du pluralisme dans l’audiovisuel prôné par les tenants du Pouvoir. Le mensonge d’Etat n’a décidément plus de limite.     

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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