Vu à la télé : Pourquoi l’ARAV se tait ?

Elwatan; le Jeudi 22 Octobre 2015
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S’il y a une institution qui a bizarrement disparu des écrans radars, c’est bien l’ARAV. Sitôt installée pour mettre de l’ordre dans un paysage télévisuel en complète déperdition sur les plans à la fois organique, structurel et administratif, l’Autorité de régulation ne trouva pas mieux que de se confiner dans une position de repli face aux multiples tâches casse-cou qui l’attendaient, comme si elle craignait d’engager sa responsabilité sachant peut-être à l’avance que celle-ci était de pure forme.

En tout et pour tout, on l’entendit une seule fois depuis sa création, c’était lorsqu’elle prit son courage à deux mains pour mettre en garde certaines télés privées - sans les nommer - contre les propensions de plus en plus affirmées à vouloir faire de manière insidieuse l’apologie de l’intégrisme, matrice du terrorisme. En fait, il s’agissait pour le patron de cette instance de formuler un rappel à l’ordre à certaines chaînes qui accordaient des tribunes de propagande à  des imams connus pour leur positionnement idéologique.

Des mois donc après son installation présentée comme le parfait instrument de  «correction» dont l’Etat avait besoin pour assainir un secteur qui ne savait pas lui-même où poser les pieds pour être en adéquation aussi bien avec ses impératifs professionnels qu’avec les lignes de démarcation politico-juridiques qu’il ne fallait pas franchir, l’ARAV dut longtemps tourner en rond avant de se mettre en sourdine faute de prérogatives claires et précises.

Faute aussi de moyens d’intervention. Il faut dire que sa venue dans un univers médiatique livré à toutes les tentations mercantiles et où l’esprit d’indépendance a été tellement galvaudé qu’il ne restait presque plus de place aux notions d’éthique et de déontologie, n’a jamais soulevé d’enthousiasme contrairement aux apparences. Même si dans notre pays on s’habitue très vite aux accointances de l’informel auxquelles le marché de la télévision n’échappe pas, ce qui explique d’ailleurs son rejet systématique de la mise en conformité que l’Etat veut lui imposer pour une plus grande transparence, la vraie raison de l’aversion qu’elle a suscitée autour d’elle se trouve ailleurs.

Elle est, selon nombre de managers de télé, d’ordre strictement politique étant entendu qu’un tel organe promulgué par le gouvernement ne peut être qu’un outil de censure (ou de pression) qu’on a voulu camoufler par le terme de régulation.

Les nouveaux écrans, qui ont évolué jusque-là en toute liberté en l’absence d’un cadre juridique adapté qui a mis trop de temps pour apparaître, n’ont pas apprécié dans leur totalité que le gouvernement en vienne à contrôler leur champ d’action, en dictant sous une forme déguisée la marche à suivre.

Si cette façon de voir est un peu surdimensionnée compte tenu du fait que, partout dans le monde, principalement dans les pays où la liberté de la presse est profondément ancrée dans les mœurs, la télévision publique ou privée est obligatoirement soumise à un cahier des charges strictes placé sous la tutelle d’une structure indépendante de la sphère officielle qui veille à son exécution, à l’image par exemple du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en France, elle n’est, en revanche, pas totalement fausse à partir du moment où, en Algérie, c’est l’Etat - comprendre Pouvoir politique - qui s’investit dans la mission de supervision et de contrôle avec l’attribution incontestée de toucher la substance des médias lourds, en l’occurrence leurs lignes éditoriales.

En termes plus terre-à-terre, on peut à travers cet organe intervenir sur l’orientation idéologique et politique si elle est jugée inconvenante, voire inappropriée à la vision admise.

Si le CSA français traque généralement les manquements abusifs aux dispositions contenues dans le fameux cahier des charges, qu’elles soient d’ordre commercial ou autres, l’ARAV chez nous est fortement suspectée de glisser sur le terrain du verrouillage politique, le point nodal de l’activité télévisuelle qui intéresse par-dessus tout les tenants du système.

Il y a un hic cependant qui a lourdement impacté le mouvement de la télé privée bâti à l’origine sur des bases juridiques pratiquement incontrôlables puisque toutes les nouvelles sociétés de télévision ont proclamé leur acte de naissance à partir d’un statut de droit étranger : c’est le rapport très ambigu entretenu dès le départ sciemment par le Pouvoir avec ces télés privées sur la base d’un deal qui ne laisse d’autre choix que celui de s’aligner ou de s’exposer à toutes les malédictions. Nous comprenons mieux aujourd’hui pourquoi certaines chaînes ne sont jamais inquiétées par rapport à d’autres, alors qu’elles commettent des dérives à répétition condamnables par les règles d’éthique.

Ces chaînes sont donc soupçonnées d’avoir négocié leur «couverture» en restant simplement neutres vis-à-vis du système, et tant pis si leurs émissions produisent les effets les plus pervers sur notre société.

En quoi l’ARAV pourrait-elle s’impliquer pour rétablir l’équilibre déontologique dans cette zone médiatique très spéciale, où pour gagner de l’argent on produit les pires insanités, l’essentiel étant de préserver l’image du régime ? Nous avons ainsi des télés qui sont devenues «bouteflikiennes» non pas par conviction, mais par calculs. Face à ces télés qui agissent comme des électrons libres, l’ARAV s’est retrouvée désarmée, n’ayant d’autre alternative que de se «décharger» sur le ministère de la Communication pour entretenir l’illusion d’un «recadrage» du secteur.

L’affaire Madani Mezrag, qui a fait couler beaucoup d’encre, est là pour démontrer qu’en fin de compte, c’est la politique de la valse-hésitation non dénuée d’arrière-pensées qui prime à défaut d’agir sur les vraies préoccupations de l’heure. El Watan TV a payé le prix fort pour avoir donné la parole à l’ex-leader du FIS, alors que ce dernier a été destinataire d’une simple remontrance verbale.

On est loin des effets d’annonce sur la rigueur promise, ce qui naturellement jette le doute sur les «nouveautés» que le ministre dévoilera d’ici peu. Tant que le statut des télés privées ne redevient pas de droit algérien, toute tentative de régulation sera vaine.


 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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