Vu à la télé : Retour aux sources

Elwatan; le Jeudi 29 Octobre 2015
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Le retour à la pensée unique est à la mode. C’est la parade que semblent avoir trouvée nos dirigeants pour exorciser la crainte de leurs échecs devant la crise économique et sociale qui occupe de plus en plus les esprits et les… bourses des citoyens, surtout les plus modestes.

Le mot d’ordre qui accompagne désormais le discours officiel tourne autour du nécessaire consensus national pour assurer la stabilité du pays. Décodé, le message qui s’adresse particulièrement à tous ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans le «système Bouteflika», et bien sûr aux adversaires politiques directs qui proposent une autre alternative, appelle à une sorte de «ralliement général» de toutes les forces nationales pour faire face aux défis qui nous attendent. Unis et défendant la même vision en laissant de côté nos divergences, nous affronterons mieux l’avenir, n’est-ce pas ?… Le slogan qui nous renvoie au temps  peu glorieux du collectivisme forcé ferait rire dans un produit de pub s’il ne faisait pas allusion à une fiction.

Mais la tendance n’a rien d’utopique aux yeux du Pouvoir à partir du moment où elle doit s’accomplir comme une stratégie d’action bien plus qu’une entreprise de communication pour normaliser une vie politique débridée, qui devient difficilement maîtrisable avec les précieux points de crédibilité et de popularité enregistrés par les partis d’opposition. Si le Pouvoir a opté subrepticement pour ce type de marketing pour imposer, sans partage, sa prédominance sur les affaires du pays, avec garantie qu’elle ne souffrirait d’aucune contestation, c’est qu’il a de bonnes raisons.

La plus probable étant celle qui le rend aujourd’hui complètement vulnérable en raison d’un bilan globalement catastrophique, et surtout inaudible devant l’opinion publique dont les aspirations restent liées aux promesses de changements démocratiques qui ne sont jamais tenues.

Incapable de sortir de son dirigisme doctrinal, d’avoir par conséquent la volonté et les capacités pour transformer le cours de la société, son recours systématique aux formules lénifiantes archi usées paraît tout à fait naturel. La démagogie pour chatouiller les fibres patriotiques et nationalistes se présente ainsi sous un double aspect : comme un solide foyer de reproduction pour montrer que la graine du conservatisme algérien résiste aux épreuves les plus mouvementées, mais aussi comme un redoutable instrument de contre-attaque pour étouffer les voix discordantes qui incarnent l’esprit du renouveau.

A tout seigneur, tout honneur, c’est le président de la République qui rappelle cette vérité à chaque fois que l’occasion lui est donnée de le faire. La dernière fois, c’était à l’occasion de la Journée nationale de la presse qu’il n’a jamais portée dans son cœur, moment purement symbolique s’il en est qu’il saisit pour évoquer de nouveau l’impératif de «la stabilité du pays comme condition fondamentale de la consécration des libertés, du progrès et de la prospérité pour tous»… condition à laquelle «l’honorable famille de la presse a le devoir de participer, au même titre que celui de relever les nouveaux défis auxquels notre pays fait face et de s’intéresser aux préoccupations du citoyen». Des mots redondants qui ont leur place dans n’importe quel discours démagogique. Entre les lignes, il faut comprendre cependant que si Bouteflika veut rester très avenant vis-à-vis d’une corporation qu’il a toujours méprisée, son intention devient plus claire lorsqu’il interpelle la responsabilité des gens de la presse à «adhérer au processus des réformes engagées ces dernières années».

Evidemment, la pointe est lancée aux journalistes de la presse indépendante qui doivent laisser aux vestiaires leurs critiques du système pour s’impliquer davantage dans l’élan patriotique sans lequel les réformes du Président n’ont pas beaucoup de chance de réussir. Même si elle manque de finesse, la recommandation a le mérite de la franchise.

La presse «rebelle» n’aura droit à aucune considération si elle reste dans ses positions qui sont intolérables pour le sérail. Mais comment la faire infléchir alors que l’on parle de liberté d’expression comme gage incontournable de la démocratie ? Il reste le bon vieux procédé de la... division, et la presse réfractaire l’a encore une fois compris avec la mascarade qui a caractérisé la cérémonie d’attribution des prix aux heureux lauréats de la Journée de la presse nationale instituée par le président de la République.

Entre cette cérémonie empreinte de solennité officielle à laquelle tous les ténors du gouvernement et des institutions de l’Etat étaient conviés, et celle organisée par la chaîne KBC pour l’attribution du Prix du regretté Omar Ourtilane, journaliste d’El Khabar, et à laquelle ce sont plutôt les représentants de l’opposition qui étaient présents, le mot «division» paraît très faible pour saisir toute la dimension de la fracture que le Pouvoir a fait subir au monde de la presse. Deux entités appartenant à deux bords différents qui se méprisent au lieu de défendre les mêmes idéaux de liberté, voilà l’image peu flatteuse qu’on a de notre presse. Cela rappelle l’époque d’après-Octobre 88 où les journalistes arabophones et francophones s’affrontaient pour des objectifs idéologiques alors qu’ils étaient animés par le même désir de liberté. Seul le MJA (Mouvement des journalistes algériens) avait réussi à les unir pour un destin commun.

En l’absence d’une organisation digne du MJA, le Pouvoir a aujourd’hui le terrain balisé pour monter les uns contre les autres et tirer son épingle du jeu. Exactement comme il le fait avec les partis politiques qui s’attellent à le démystifier. Au demeurant, et contre lesquels on n’hésite pas à user de violence verbale, à brandir la menace. Ouyahia et Saadani veulent nous ramener au parti unique, c’est dire…

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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